Evolution du Judaïsme après la seconde chute du Temple

Palestine, jusqu’à la seconde chute du Temple

Les sectes palestiniennes

La diaspora juive comptait des millions de membres, regroupés en organisations locales, solides mais variables. Les synagogues contribuaient à préserver la cohésion du groupe juif, qui y était constamment remis en présence de la Torah. Il restait également fidèle au Temple de Jérusalem, même si les influences locales étaient très importantes (langue, philosophie, mais aussi religion).

Au début du -I siècle, le peuple, pris entre les contraintes de la vie et les contraintes politiques, pratique un judaïsme mou. Les milieux les plus actifs du judaïsme palestinien sont sectaires.
Les Sadducéens, composés des familles sacerdotales du Temple de Jérusalem, forment le groupe le plus privilégié. La célébration régulière du culte dans le Temple est pour eux le plus important. Pour ça, ils collaborent avec les autorités politiques. Les interprétations morales et sociales des commandements ne leur semblent guère justifiées. Ils ne considéraient que le Pentateuque comme véritable Ecriture sainte.
Face à ce groupe imbu de son influence et sa richesse, venant des impôts du Temple, des prêtres font sécession dès le -II et s’installent dans le désert pour mener une vie ascétique, monastique et rigoureuse. Ce sont les Esséniens. Ils exercent une influence sectaire discrète bien qu’étendue. Ils ont des spéculations eschatologiques et messianiques.
Les Pharisiens avaient opté pour la transformation d’une Loi sociale impraticable en une Loi morale (la Loi de Moïse), proposée à chaque membre du peuple. Ils sont apparus en Palestine avant la fin du –II siècle, et se rassemblaient en fraternités. Ils faisaient des commandements une interprétation applicable à la vie quotidienne de chacun, et accordaient une importance essentielle à la rétribution finale et à la résurrection des justes. Ils méprisaient volontiers ceux qu’ils jugeaient enfermés dans la superstition ou le laxisme (paysans, le « peuple du pays », …).
Les Zélotes formaient une organisation terroriste qui cherchait à imposer une observance plus stricte des commandements. Ils se substituaient aux autorités défaillantes pour éliminer par la violence les manquements à la Loi. Mais ils se rendaient populaires par leurs actes de résistance anti-romaine.

La Guerre juive de 70

En 66, la Palestine juive est prise dans le tourbillon de la révolte contre Rome. Il y a des remous et des conflits très violents au sein du judaïsme palestinien, et les Zélotes s’emparent du pouvoir dans la capitale. C’est la guerre de 66 à 70. La répression de Titus est brutale et s’achève par la chute de Jérusalem et la ruine du Temple en 70. La ville n’est cependant pas entièrement détruite.
Cette date marque le début de la rupture entre l’église chrétienne et le judaïsme.

Le désarroi du peuple juif est très important. En effet, la précédente ruine du Temple avait été prédite par les prophètes comme châtiment de Yahvé pour les infidélités de son peuple. Hors, cette fois-ci, au contraire, les apocalypses avaient prévu la victoire certaine de Dieu dans la bataille eschatologique contre le Mal.

Evolutions du judaïsme

Le génie religieux juif se caractérise à la fois par la fidélité à la tradition biblique, et par la capacité de subir nombre d’« influences » extérieures, sans pour autant se laisser dominer par elles.

Le judaïsme n’a jamais accepté l’ascétisme sexuel, typiquement chrétien.

Ben Zakkaï et l’école de Jamnia

Après la guerre de 70, le danger de dissolution fut combattu par les initiatives d’un vieux rabbin pharisien de Jérusalem : Johanan ben Zakkaï. La vie du plus important chef religieux du siècle est entourée de légendes.
Lors de la destruction du Temple, il fut évacué de Jérusalem dans un cercueil. Il obtint l’autorisation de Vespasien d’établir une école à Jamnia, village dans la proximité de Jaffa, à partir de laquelle il s’efforça de rendre au judaïsme un centre religieux.

Zakkaï organisa, sous la présidence d’un patriarche, un sanhédrin de 71 membres, à la fois autorité religieuse incontestée et cour de justice.
Comme les autres partis du judaïsme palestinien avaient été détruits durant la guerre, c’est la forme pharisienne de la religion qui s’imposa partout en une génération. Le judaïsme fut « réformé », débarrassé des espoirs eschatologiques et messianiques, la Loi et la Synagogue furent renforcées.

Jusqu’en 200, les structures fondamentales du judaïsme normatif ont été élaborées à Jamnia. L’étude de la Torah, la prière et la piété remplacèrent le pèlerinage et les sacrifices accomplis au Temple. La continuité avec le passé était assurée par l’étude de la Bible et par les prescriptions concernant la pureté rituelle.

Michna et Talmud

Rabbi Juda (patriarche du sanhédrin entre 175 et 220) compila les innombrables traditions et rituels dans le corpus de la Michna (« répétition »). La Michna vise la survie du peuple juif à travers l’unification des rituels et traditions, ainsi que le renforcement du rabbinisme. Elle complète le code sacerdotal. Ses préoccupations ne sont pas celles de l’histoire récente : aucun écho n’y est fait aux traditions messianiques et apocalyptiques, pourtant très populaires.

L’ensemble formé par la Michna et ses commentaires (Guemara) forme le Talmud (« enseignement »).
Sa première rédaction, le Talmud de Jérusalem, date de 220-400 et est plus courte que le Talmud de Babylone (200-650) qui compte 8744 pages. Ce dernier montre comment le judaïsme devait s’adapter aux différents milieux sociopolitiques de la diaspora : la législation du gouvernement régulier constitue la seule loi légitime et doit être respectées par les juifs.
Il y a peu de contenu philosophique dans le Talmud.

La révolte de 132

Les juifs se soulèvent en 115-117 contre la domination romaine à Chypre, en Egypte, en Cyrénaïque et dans la Mésopotamie.
A Jérusalem, de 132-135 l’empereur Hadrien réprima avec une grande brutalité la révolte juive dirigée par Bar-Kochba, ce qui conduit à la ruine totale de Jérusalem, transformée en Aelia Capitolina et interdite aux juifs.

Le centre juif de Babylonie

Sous les Sassanides (226-637), grâce à leur tolérance religieuse, la Babylonie devint le centre le plus important de la diaspora, et le Talmud de Babylone fut reconnu comme l’enseignement autorisé du rabbinisme.

Puis vint l’époque des gaonim, de 640 à 1038. Le Gaon était un maître spirituel, arbitre et chef politique, représentant du peuple devant Dieu et devant les autorités.
Le traditionalisme sévère qu’ils imposèrent suscita des réactions anti-rabbiniques. Le mouvement dissident des Karaïtes naquit au IX siècle. Il rejetait la Loi orale (rabbinique), se concentrant sur la Bible uniquement. Les Karaïtes voulaient le retour des juifs en Palestine afin d’hâter la venue du Messie. Les gaonim réagirent en renforçant le rabbinisme et les karaïtes disparurent peu à peu.

L’Espagne

Au début du XI siècle, le centre de la culture juive se déplaça vers l’Espagne musulmane.
C’est l’époque de la rédaction du Zohar, ainsi que des travaux d’Aboulafia.
Après l’expulsion des juifs d’Espagne, en 1492, la kabbale trouve un nouveau centre dans la petite ville de Safed.

Judaïsme et philosophie grecque

Grâce aux traductions arabes, les juifs découvrirent aux IX-X siècles la pensée grecque, ainsi que la méthode musulmane de justifier la foi par la raison. Les rapports entre la vérité révélée et la raison sont explorés par des penseurs comme Saadia ben Joseph (882-942, Bagdad), Salomon ibn Gabirol (1021-1058, Malaga), ou Judah Halévi (1080-1149).

Moïse ben Maimon (1135-1204), rabbin, médecin et philosophe, représente le sommet de la pensée juive médiévale. Il a rédigé des ouvrages d’exégèse, et d’autres beaucoup plus métaphysique dont on trouve la source chez Aristote. Ces deux aspects rendent son œuvre difficilement unifiable.
Il considère la métaphysique de façon parallèle au judaïsme traditionnel, n’excluant pas la possibilité d’une synthèse. Il considère que l’observance de la Loi doit être accompagnée par la réflexion philosophique, qu’il juge nécessaire pour assurer la survie après la mort.
Malgré son génie, Maïmonide ne réussi pas à démontrer l’identité du Dieu-moteur immortel d’Aristote, avec le Dieu-libre, tout-puissant et créateur de la Bible. De plus, il affirme que la vérité doit, et peut, être découverte exclusivement par l’intelligence. Il rejette les révélations prophétiques, à l’exception de Moïse. La Torah reçue par Moïse est un monument unique et valable pour tous les temps.
A la place de la résurrection des corps, il croit à une immortalité obtenue par la connaissance métaphysique.

Le piétisme rhénan

C’est un mouvement qui apparut en Allemagne au début du XII siècle et qui plonge ses racines dans la mystique de la Merkava et le Sefer Yetsira.
Les maîtres hassides reviennent à une certaine mythologie populaire, mais rejettent les spéculations apocalyptiques ou messianiques. Ils s’adressent au peuple. La vie religieuse se concentre sur l’ascèse, la prière et l’amour de Dieu, ainsi que la sérénité et la paix face aux épreuves du monde.
L’œuvre majeure est le Sefer Hassidim.

Sabbataï Zwi

Un mouvement messianique surgit en 1665.
Sabbataï Zwi (1626-1676) était extrêmement lunatique. Il alla consulter Nathan de Gaza, qui le convainquit de son rôle de Messie. Il se proclama Messie devant une foule en délire.
6 mois après sa proclamation, Zwi fut arrêté par les musulmans et se converti pour éviter le martyre. Il mourut 11 ans plus tard. Sabbataï Zwi n’a rien laissé derrière lui, ni écrits ni paroles.

Le sabbatianisme est la première déviation sérieuse dans le judaïsme depuis le Moyen Age.
La glorification du Rédempteur apostat, sacrilège abominable pour la pensée juive, fut interprété et exalté comme le plus profond et paradoxal des mystères. Il s’agissait de descendre au fond du gouffre pour combattre le mal par le mal, avant d’en ressurgir purifié. Les plus extrémistes suivaient son exemple en se tournant vers le Mal. La Torah devait pourrir afin de donner un fruit. Tout était permis, à l’exemple de Jakob Frank (1791) qui atteignit une véritable mystique du nihilisme.

Le hassidisme

Le mouvement

« Hassidisme » vient du mot hébreu qui signifie pieux. Le second mouvement hassidique vit le jour en Pologne et Ukraine au XVIII et XIX siècles. C’est un courant religieux qui eu de nombreuses expressions, et qui fit éclater l’inertie médiévale et ghettoïque du judaïsme d’alors.

Son fondateur est Rabbi Israël, fils d’Eliézer, dit le Baal Chem Tov, le « Maître du Bon Nom », ou encore Becht. On dispose de peu de documents historiques fiables sur sa vie, qui a été largement mythifiée. Il serait né vers 1700 et mort en 1760. D’extraction pauvre, il devint un « juste errant » de Roumanie. A partir de l’age de 36 ans, il révéla toute l’étendue de sa maîtrise spirituelle.

Ses enseignements, strictement oraux, se répandirent très rapidement parmi la majorité juive non instruite, puis gagna l’élite spirituelle. Il prônait que l’instruction ne servait à rien sans le cœur. Il rendit accessible à tous les notions les plus abstruses de la kabbale.
50 ans après sa mort, le hassidisme avait conquit la moitié de la population juive de Pologne et de Russie.

Les enseignements

Le hassidisme n’apporte aucune idée mystique nouvelle, mais demande de très hautes valeurs spirituelles, accessibles qu’à une élite, les justes (tsadiq). C’est le maître ou le rabbi qui, physiquement et spirituellement, par sa présence de tsadiq, unit le ciel et la terre, se plaçant ainsi au centre du schéma fondamental de la kabbale. Le tsadiq est le pilier qui relie le haut et le bas. Il incarne constamment le processus dynamique de montée et de descente entre l’infini et les réalités concrètes du monde.
Ce juste doit rester au sein de sa communauté et aider, en tant que guide spirituel, ses membres les hassidim à s’élever. Cet aspect social de la part des sages est très nouveau : le tsadiq partage les épreuves que traverse sa communauté.

La mission principale des hommes est de délivrer les innombrables étincelles déchues dans le monde matériel.
« Il n’existe pas 2 personnes douées des mêmes capacités. Chaque homme devrait travailler au service de Dieu suivant ses propres talents. Si un homme essaye d’en imiter un autre, il se borne à perdre une occasion de faire le bien par son propre mérite ».
Les efforts individuels sont fondamentaux dans la recherche de la conscience spirituelle supérieure : « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t’égarer » (Rabbi Nahman).

Une des caractéristiques importantes du mouvement hassidique est la communication des récits touchant les tsadiqim. L’essence sacrée dont procède le récit se perpétue par son truchement. Le miracle, du fait qu’on le raconte, se reproduit et retrouve sa force.
On retrouve cette notion de fonction religieuse de la récitation des légendes dans l’hindouisme ou dans l’Islam.

La mystique juive

L’ésotérisme fait depuis longtemps parti de l’héritage religieux juif. On décèle de nombreux éléments gnostiques, dérivant en dernière instance du vieux gnosticisme juif, mais au final aucune école mystique ne s’est réellement séparée du judaïsme normatif.

Le but du mystique est en général la vision de Dieu, la contemplation de Sa majesté et la compréhension des mystères de la Création.

La Merkava et la Littérature des Palais

La première phase de la mystique juive, allant de –I à +X, comprend l’ascension extatique jusqu’au Trône divin, la Merkava. C’est un des rameaux juifs de la Gnose, la Merkava correspondant au plérome.

C’est l’époque de la « Littérature des Palais », avec en particulier le Sefer Yetsira, le « Livre de la Création ». Sa rédaction date environ du +V siècle. Il contient un exposé laconique de la cosmogonie et de la cosmologie. L’auteur semble avoir subi des influences grecques, en particulier néo-pythagoriciennes pour les spéculations autour des sefirot, teintées de mystique des nombres.

La kabbale médiévale

Malgré des tensions avec les autorités rabbiniques, la kabbale contribua à fortifier la résistance spirituelle des communautés juives.
Mal comprise par les chrétiens, elle joua cependant un grand rôle dans l’histoire des idées de l’Europe entre XIV et XIX.

Le Sefer Ha-Zohar, le Livre de la Splendeur, apparu en Espagne peu après 1275. C’est un texte pseudépigraphique écrit en Castille au XIII par Moïse de Léon, qui en fait remonter sa source à son personnage principal. C’est le seul ouvrage de la littérature rabbinique post-talmudique à être considéré comme un texte canonique.
Il est présenté sous la forme d’un roman mystique. Ce sont les pérégrinations, les discussions théologiques et didactiques de Rabbi Chimone Bar Yohaï et de son fils.

La nouvelle kabbale

L’expulsion des juifs d’Espagne en 1492 transforma la kabbale. La nouvelle kabbale est une doctrine populaire, nombre de concepts ésotériques sont rendus accessibles. Son centre fût Safed en Galilée. Les grands maîtres furent Cordovero (1522-1570) et Isaac Louria.
La kabbale de Louria eut un succès considérable dans toute la diaspora.

La conception du monde de Louria, aux images audacieuses d’exil et de retour, donnait aux gens une réponse précise sur la raison d’évènements comme l’expulsion d’Espagne et l’inquisition. La mort physique n’était plus la fin de l’existence d’une personne, et chaque individu était ici sur Terre dans un but spécifique.

La vie fut comprise comme l’existence dans l’Exil, ce qui se répercuta sur les théories. La rédemption reprit une place importante, le « commencement » et la « fin » furent liés ensemble.
L’humanité est menacée par sa propre corruption, ainsi que par celle du monde. La mort, le repentir et la renaissance sont 3 grands évènements susceptibles d’élever l’homme vers une union béatifique avec Dieu.

L’homme est conçu comme un microcosme, et le Dieu vivant comme un macrocosme. L’homme joue un rôle dans le processus de la restauration finale.