L'enfance du Christianisme

Introduction

L’histoire des 3 premiers siècles chrétiens est celle d’un combat hasardeux ayant connu bien des péripéties.
Une première période s’étend de 30 à 125 environ, et constitue une phase d’expansion rapide et d’émancipation progressive de la secte chrétienne par rapport au judaïsme au sein duquel elle était née. Elle est dominée par les problèmes de la mission et des relations avec Israël.
La seconde phase dure de 125 à 250 environ, et est marquée par la transformation de la petite secte en une Eglise assez nombreuse, dont la masse décourageait par sa médiocrité beaucoup d’intellectuels et de croyants zélés. C’est l’époque des premières grandes hérésies.
La troisième phase, de 250 au Concile de Nicée en 325, est caractérisée par la transformation du christianisme en un facteur politique de premier plan, en Perse mais surtout dans l’Empire Romain et l’empereur Constantin.

Contexte palestinien au début de notre ère

Chronologie succincte préchrétienne

L’arrivée des perses en Mésopotamie a rendu possible le retour des juifs de Babylone vers la Palestine. Mais ce retour ne resta que très partiel. Très longtemps la Mésopotamie resta un centre actif de la vie juive. Les juifs s’implantèrent également en Perse, Syrie et Anatolie, puis en Egypte sous les Ptolémées.
En -170, l’Empire Perse est maître de la Mésopotamie.
En -166, c’est le soulèvement des Maccabées contre le pouvoir helléniste en Palestine. La dynastie hasmonéenne s’installe et forme un véritable état juif jusqu’en -37.
-100 : l’Empire Romain a annexé tout le pourtour de la Méditerranée.
De -37 à -4, Hérode le Grand règne en Palestine.
A partir de l’an 6, Rome administre directement la Judée et la Samarie, mais avec des effectifs assez peu nombreux.

Les sectes palestiniennes

La diaspora juive comptait des millions de membres, regroupés en organisations locales, solides mais variables. Les synagogues contribuaient à préserver la cohésion du groupe juif, qui y était constamment remis en présence de la Torah. Ce peuple juif restait également fidèle au Temple de Jérusalem, même si les influences locales étaient très importantes (langue, philosophie, mais aussi religion).

Au début du -I siècle, le peuple, pris entre les contraintes quotidiennes et politiques, pratique un judaïsme mou. Les milieux les plus actifs du judaïsme palestinien sont sectaires.
Les Sadducéens, composés des familles sacerdotales du Temple de Jérusalem, forment le groupe le plus privilégié. Ils prônent une célébration régulière du culte dans le Temple, allant jusqu’à collaborer avec les autorités politiques pour assurer l’intégrité du culte. Quoi d’étonnant : leur richesse venaient principalement des impôts du Temple. Les interprétations morales et sociales des commandements ne leur semblent guère justifiées. Ils ne considéraient que le Pentateuque comme véritable Ecriture sainte.
Les Pharisiens avaient opté pour la transformation d’une Loi sociale impraticable en une Loi morale (la Loi de Moïse), proposée à chaque membre du peuple. Ils sont apparus en Palestine avant la fin du –II siècle, et se rassemblaient en fraternités. Ils faisaient des commandements une interprétation applicable à la vie quotidienne de chacun, et accordaient une importance essentielle à la rétribution finale et à la résurrection des justes. Ils méprisaient volontiers ceux qu’ils jugeaient enfermés dans la superstition ou le laxisme (paysans, le « peuple du pays », …).
Les Zélotes formaient une organisation terroriste qui cherchait à imposer une observance plus stricte des commandements. Ils se substituaient aux autorités défaillantes pour éliminer par la violence les manquements à la Loi. Mais ils se rendaient populaires par leurs actes de résistance anti-romaine.
Face aux Sadducéens imbus de leur influence et de leur richesse, des prêtres font sécession dès le -II siècle et s’installent dans le désert pour mener une vie ascétique, monastique et rigoureuse. Ce sont les Esséniens. Ils exercent une influence sectaire discrète bien qu’étendue. Leurs spéculations sont eschatologiques et messianiques.

Les Esséniens à Qumran

Pendant la guerre juive de 66-70, l’armée détruisit le monastère de Qumran, placé en plein désert sur les bords de la Mer Morte. Mais les esséniens cachèrent un nombre incroyable de documents, à la veille de leur massacre, qui furent redécouvert en 1947-1951.
Parmi les plus importants rouleaux : le « Rouleau de la Guerre des Fils de Lumière contre les Fils des Ténèbres », le « Traité de Discipline », les « Psaumes de Remerciement » et le « Commentaire de Hababuc ».

La secte descend des Hassidim. Son fondateur est le « Maître de Justice », un prêtre zadokite (et donc légitime et ultra orthodoxe) qui quitta Jérusalem lorsque la grande prêtrise fut transmise des Zadokites aux Hasmonéens, vers -140.
Le Maître de Justice était vénéré par ses fidèles comme un messager de Dieu, qui avait renouvelé l’alliance et anticipé l’ère messianique en fondant la communauté.

Cette secte avait l’obsession de la pureté rituelle et la conviction d’être élue par Dieu à l’exclusion de tout autre groupe ou peuple.

La communauté essénienne était laïque et sacerdotale : l’activité religieuse était réservée aux prêtres héréditaires, les ressources matérielles aux laïcs. Les membres de la communauté s’abstenaient de mariage, car ils se considéraient tous soldat dans la guerre sainte. Leur ascétisme était provisoire, imposé par l’imminence de l’eschaton.

Pour les esséniens, le monde est un champs de bataille entre les 2 esprits que Dieu créa dès le commencement : l’Esprit de Vérité (ou « Prince de la Lumière », ou « l’Ange de la Vérité ») et l’Esprit de la Méchanceté (Bélial, Satan). Cette guerre se déroule aussi dans le cœur de chaque homme.

Comme toute la littérature apocalyptique juive, l’enseignement essénien exaltait le savoir ésotérique dans l’interprétation des Ecritures.

Même s’il y avait des similarités entre les pratiques religieuses esséniennes et celles du christianisme, il existait des différences importantes.
Similarités :

  • Esséniens et chrétiens se considéraient comme le peuple de la Nouvelle Alliance.

  • Le baptême intégrait le néophyte dans la communauté.

  • L’agape était vue comme anticipation du banquet messianique.

  • Gnose secrète et ésotérisme font partie de la « méthode » apocalyptique.

  • Les analogies entre le langage essénien et celui de l’Evangile de Jean sont remarquables : « lumière de la vie », « fils de lumière », « l’esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur ». Il y a aussi une correspondance dans les idées.

Différences :

  • Les esséniens s’adressaient au peuple juif ; les chrétiens visaient toute la population.

  • La communauté de Qumran était monastique ; les chrétiens vivaient dans le monde.

  • La figure de Jésus, sa résurrection, et la liberté spirituelle qui succéda à la discipline de la Loi.

  • Les esséniens attendaient 2 messies : le Messie-Prêtre qui les sanctifierait et le Messie-Royal, qui conduirait Israël dans la guerre contre les Gentils, guerre que Dieu lui-même conclurait en triomphe. Les chrétiens, eux, n’avaient pas d’idéologie de la Guerre Sainte. Dans la littérature johannique, même si la lutte entre Bien et Mal continue encore, le Christ a triomphé du Mal.

Jean-Baptiste et Jésus de Nazareth

Jean-Baptiste

On n’a que peu de documents sur Jean-Baptiste.
Il naquit un peu avant notre ère, d’une famille sacerdotale de Judée, et commença ses activités vers 15 dans la région du Jourdain. Il se retira en 25 dans le désert pour répondre à un appel d’En Haut.
Il fut un véritable prophète, illuminé, irascible et véhément, en rébellion ouverte contre les hiérarchie politique et religieuse juives. Son appel eu un succès considérable. Contrairement à ce qu’auraient pu laisser penser ses influences esséniennes et ses origines sacerdotales, il s’adressait à toute la population juive, sans distinction de rang ou de classe.
Il s’en prendra à Hérode Antipas, fils d’Hérode le Grand, et condamna son mariage impie. Pour cela, Il sera emprisonné vers 28, puis exécuté.
Ses disciples lui sont restés fidèles après sa mort, voyant en lui le Messie ou le Prophète de la fin des temps. L’église Baptiste a perduré en marge du judaïsme pendant une bonne partie de l’antiquité tardive. Très dispersée, elle est devenue une secte.

Il annonce l’imminence de la visite de Dieu, sans néanmoins revendiquer le titre de Messie. Il appelle le peuple négligeant à la repentante immédiate et à un bain purificateur dans le Jourdain (le baptême). Ce bain inaugurait une nouvelle vie qui se devait maintenant exemplaire, et préparait à affronter le Jugement Dernier.
Il eu vent des activités de Jésus, avec lequel il communiqua de sa prison, mais son allégeance à Jésus est sûrement légendaire. En effet, Jésus bousculait le schéma apocalyptique que Jean-Baptiste avait mis à la base de son message.

Jésus de Nazareth

Malgré une littérature abondante, principalement les 4 évangiles, il n’y a aucun document fiable sur le Jésus historique. Sa vraie vie reste donc très mal connue et floue.
Jésus est un juif de Palestine, né peu avant notre ère. Il a surtout vécu à Nazareth en Galilée, où jusqu’à l’âge de 30 ans il fut charpentier maçon. Jésus était assez proche, ne serait-ce que par sa naissance, des classes moyennes, qui jouaient le plus grand rôle dans les assemblées religieuses hebdomadaires (synagogues) consacrées à la méditation de la Loi de Dieu. Ces milieux étaient constitués en confréries qui formaient le parti pharisien, s’opposant aux sadducéens. Divers indices donnent à penser que Jésus a conservé jusqu’à la fin de sa vie des relations assez étroites avec certains milieux dirigeants de son peuple, tout en ayant conservé une complète indépendance d’esprit.
Puis il quitta sa ville et sa famille pour rejoindre Jean-Baptiste.

Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, preuve de son adhésion au message de ce dernier. Il en a même peut-être été un disciple pendant quelque temps.
Après son baptême, Jésus se retira dans le désert, prétendument guidé par l’Esprit pour y être tenté par Satan. C’est une série d’épreuves classiques, analogue à celle de Gautama Bouddha. Puis il commença sa prédication, médecin et thaumaturge tout comme les « hommes divins » du monde hellénistique. Il pratiquait également le baptême. Jésus a tourné son action en direction des masses palestiniennes se rattachant de près ou de loin au judaïsme, comme d’autres prétendants messianiques de l’époque. Cet élan populaire l’éloignait définitivement des pharisiens, esséniens et autres sectaires.

Après l’arrestation de Jean-Baptiste, il renonça au baptême, et reprit une partie de la prédication de ce dernier en innovant par rapport à elle. Il affirme désormais que le Royaume (ou Règne) de Dieu n’est plus à venir mais est une réalité actuelle.
Son activisme dura entre 18 mois et 3 ans, pour se terminer par sa crucifixion entre 30 et 33. Il inquiétait les Pharisiens, irrités par les libertés qu’il prenait par rapport à la Torah, et les Sadducéens, qui voulaient éviter les troubles.

Jésus fit un effort particulier pour donner à quelques personnes une instruction plus approfondie, dont les apôtres forment le noyau.

Au cours d’un pèlerinage à Jérusalem, il provoqua une bagarre autour du Temple en y chassant les marchands et changeur de monnaie. Selon Jésus, Israël représentait toujours la « vigne de Dieu », mais sa hiérarchie religieuse était condamnée ; le nouvel Israël devait avoir d’autres chefs. Il laissa entendre qu’il était l’héritier de cette vigne, et gagna du prestige aux yeux de la foule des pèlerins.

A la veille de la Pâque, il célébra le dernier repas avec ses disciples (la Cène, qui donnera le rituel de l’eucharistie). L’histoire illustre deux échecs de la part des apôtres, qui deviendront un modèle exemplaire pour toute la vie chrétienne.
Jésus passa la nuit avec trois disciples, dont Pierre, mais ceux-ci s’endormirent. Or, vaincre le sommeil constitue une épreuve initiatique particulièrement difficile. Premier échec. Le second est constitué par le reniement et le repentir de Pierre.
Peu après, il fut arrêté par la garde du Temple puis remis aux autorités romaines. Ponce Pilate, préfet de Judée, le condamna à mourir sur la croix (supplice typiquement romain) comme perturbateur de l’ordre public.

Quelques éléments sur le message de Jésus

Dans des passages différents des textes, on trouve deux proclamations divergentes quand à la venue, dans un avenir très proche ou dans le présent, du Royaume de Dieu. Cette incohérence correspond à des phases successives du ministère de Jésus.

Jésus a un lien très fort avec Dieu. Le Règne de Dieu est donc étroitement lié à la présence de Jésus parmi son peuple. Il avait une très haute estime de sa mission, sans forcément chercher à la rapprocher du concept de Messie répandue dans le judaïsme. Cependant ses disciples le voyaient comme tel, « christ » étant l’équivalent grec pour « oint », c'est-à-dire le « Messie ». Lui se désignera comme « Fils de l’Homme », initialement synonyme de « l’homme » mais qui prendra le sens de « fils de dieu ».

Jésus prêchait et enseignait dans les synagogues et en plein air, s’adressant surtout aux humbles et aux déshérités, les « brebis perdues de la maison d’Israël », et exceptionnellement aux païens. Il enseignait aux disciples d’éviter les païens, bien qu’il acceptait toutes les nations à l’instauration du Royaume.
Il se rapportait aux histoires saintes, et utilisait beaucoup les paraboles.

La première église de Jérusalem

Le nouvel élan

L’échec semble complet. Jésus est mort, ne laissant derrière lui ni écrits, ni groupe organisé. Les disciples du maître crucifié rentrent en Galilée, déprimés et déçus.
Là, ils auront des apparitions du Christ, qui sont très fragmentairement documentées. Alors que les exécutés romains étaient généralement enterrés dans des fosses communes, Jésus aurait eu son propre tombeau. Ses apparitions de Jésus ont commencé peu après la découverte de ce tombeau vide, et ont duré quelques années.
Les apparitions sont à l’origine de la foi en Jésus comme le Messie, et de l’activité des disciples pour diffuser cette conviction. Elles ont une importance capitale aux yeux des chrétiens, et en particulier de Paul, bien qu’ils refusent cependant de les raconter en détails. Elles constituent la source et le fondement du christianisme.

Selon la Bible, au jour de la Pentecôte l’Esprit Saint descendit et les fidèles le reçurent. C’est à ce moment précis que naquit l’église chrétienne, grâce à cette nouvelle révélation de Dieu, analogue à celle du Sinaï.

La première Eglise

Les premiers chrétiens, juifs de Jérusalem, constituaient de fait une secte apocalyptique à l’intérieur du judaïsme palestinien. Ils étaient dans l’attente imminente de la deuxième venue du Christ : la Parousie.
Au sein des fidèles, les apôtres avaient une position et une autorité supérieure. Une communauté religieuse entourait Pierre, l’un des premiers disciples de Jésus. Elle comptait les Douze et quelques 500 frères. Une autre communauté entourait Jacques, frère du Seigneur, qui bénéficiait d’une sorte de légitimité dynastique. Les deux groupes se retrouvèrent bientôt cote à cote à Jérusalem., pour continuer la mission de Jésus dans ce lieu considéré comme choisi par Dieu.

C’est principalement le livre des Actes des Apôtres, bien que très insuffisant du point de vue historique, qui nous donne un tableau des 30 premières années du christianisme.
La communauté chrétienne cherchait l’intégration et la diffusion de son message. L’autorité était centralisée à Jérusalem, le sanctuaire principal est le Temple. Les Douze avaient une attitude conciliante avec l’autorité de celui-ci, ce qui n’empêcha pas l’hostilité des Sadducéens. Les Pharisiens étaient favorables aux convertis de souche jérusalémite, mais pas aux hellénistes, auxquels ils reprochaient leur détachement par rapport au Temple et à la Torah.

La première église se basait sur le plan institutionnel de la vie communautaire, où il n’y avait plus de propriété privée et où tout était partagé. L’autorité des dirigeants était sacré et la discipline rigoureuse. Ce modèle semble avoir grandement imité le modèle essénien, indiquant sûrement une influence de ces derniers. Jésus semble n’avoir eu aucun contact avec les esséniens, mais l’influence des idées esséniennes a pu être plus tardive, aidée par l’implantation essénienne à Jérusalem. (ET005p44)

Une scission s’est opérée et le groupe des Hellénistes s’est formé, constitué de juifs chrétiens de langue grecque. Ainsi, avant même qu’il fut sorti des murs de Jérusalem, le christianisme avait cessé d’être un phénomène purement palestinien. Mais les colonies vivant hors de Palestine, qui constituaient 70% du peuple juif, ne pouvaient manquer de faire sentir leur influence.
Les hellénistes étaient moins conservateurs et moins légalistes. Le discours hellénistique contient une christologie très développée, avec une notion de Dieu extrêmement majestueuse. « Le Très Haut n’habite pas dans des demeures faites de main d’hommes ». Ils avaient une conception offensive de la diffusion de l’Evangile. L’activité missionnaire primait, et les efforts de réflexion et d’élaboration doctrinale leur paraissaient une dérobade.
Etienne
était le porte-parole des hellénistes. Son discours dénonçait les dirigeants du Temple, ainsi que leurs frères de la majorité de l’église de Jérusalem. Il rejetait toute conciliation avec les dirigeants du Temple dans l’optique d’être toléré dans le sanctuaire.
Il faut également noter que les hellénistes avaient une certaine tendance à rechercher la persécution. On n’était pas véritablement chrétien si l’on ne souffrait pas pour le Christ et pour l’Evangile.
La virulence envers le Temple déclencha des problèmes, et Etienne se fit lapider. Les hellénistes furent forcés de fuir Jérusalem avant le milieu des années 30.

Un autre groupe, plus discret, a existé autour de Jean, disciple de Jésus, dont la tradition particulière se cache derrière le quatrième évangile.

Rites et enseignements

Pendant une cinquantaine d’années, un effort de réflexion théologique fut fait pour définir précisément la nouvelle foi par rapport aux diverses tendances du judaïsme, ce qui s’accompagna d’un affaiblissement de l’élan évangélisateur. La christologie était bien évidement le sujet central. Des preuves de la messianité de Jésus on été cherché dans Ancien Testament, pleinement accepté comme écriture sainte. De nombreuses exégèses de ce texte ont été formulées, pour coller à la situation des premiers chrétiens.

Le message du Règne de Dieu actuel s’est vite transformé en un retour imminent du Christ sur terre, qui réaliserait aussitôt le Règne divin tant attendu.

Le rite de l’Eucharistie prolonge la liturgie domestique juive, notamment la bénédiction du pain et du vin, que Jésus pratiquaient souvent. Ce rite anticipe aussi le banquet messianique de la fin des temps.
L’eucharistie rappelle aussi les agapes des Mystères, qui avaient pour but la consécration, et donc le salut, des participants. Mais la version chrétienne a une signification plus profonde : la nécessité du sacrifice volontaire de Jésus afin d’assurer la « nouvelle alliance ».
Pour les premiers chrétiens, ce rite est aussi une réactualisation de la présence du Christ, et donc du Royaume qu’il avait instauré. Ce sacrement intègre le croyant au corps mystique du Christ.

Dans les communautés, à la vie liturgique quotidienne s’ajoutait, comme il est naturel dans les milieux juifs, la célébration des fêtes du calendrier, à commencer par le shabbat. Certains rites ont dû être supprimés (par exemple les sacrifices sanglants), et de nouveaux ajoutés. Mais dans l’ensemble, la communauté observait strictement les usages mosaïques.

L’enseignement tachait de donner un sens positif aux évènements qui leur avaient arraché leur Maître. Il insistait sur la souffrance du Juste ou du Serviteur de Dieu, et l’affirmation du triomphe divin et du retour à la vie des malheureux opprimés. Les textes esséniens messianiques au sujet du Maître de Justice ou des Messies de la fin des temps ont largement été reportés sur Jésus. On veut faire de Jésus l’envoyé ultime de Dieu parmi les hommes.
L’enseignement comportait aussi une large composante morale, avec la Loi mosaïque réinterprétée par Jésus : amour pour Dieu et pour le prochain (qui n’est plus limité à la « tribu »), exigence illimité de Dieu, etc. Elle fut mise par écrit et forme la base des trois premiers évangiles canoniques.

Les années 40 - 50

Hérode Agrippa réussi, à partir de 41, à réunifier les terres juives de Palestine grâce à l’aide de Rome. Il fit arrêter Pierre en 44, qui réussira à s’évader mais perdra son immense autorité religieuse en devenant un « simple » missionnaire itinérant.
L’autorité passe à Jacques, frère de Jésus, qui était jusque là une figure importante et grandissante de l’église. La fonction de chef de l’église y acquiert un caractère dynastique, qui perdurera.
Jacques est montré comme un grand prédicateur du Messie Jésus, mais il reste aussi un Juif observant irréprochable. Il est accommodant envers les convertis d’origine païenne. La discipline très stricte du début se relâche, l’influence essénienne reculant devant celle des fraternités pharisiennes.

L’autorité reste cependant fortement centralisée à Jérusalem. Des tensions au sujet de cette autorité et de la nécessité de suivre à la lettre la Loi juive éclata avec les communautés évangélisées lointaines (Rome, Grèce), et en particulier avec Paul.

Paul fit un voyage à Jérusalem, où il fut très mal accueilli. Il failli être arrêté par les Romains et l’église ne le défendit pas. L’histoire montre à quel point le chef de l’Eglise de Jérusalem se considérait comme l’évêque universel.
Les règles imposées en 48 par l’Eglise aux convertis d’origine païenne, sensés être en minorité parmi les juifs chrétiens, sont vite dépassées car la proportion entre païen et juifs s’inverse. Jacques, qui fut d’abord un agent de réforme, deviendra alors un conservateur de règles vite périmées.

La relance « Helléniste »

Après le lynchage de leur porte parole, les hellénistes fuient Jérusalem mais continuent leurs activités de prédicateurs intransigeants de la messianité de Jésus. Très tôt cette mission se dirige vers les païens.
C’est dans la diaspora que se développe la christologie. Le titre « Fils de l’Homme », qui n’a pas de sens en grec, est remplacé par « Fils de Dieu ». Le terme Messie est traduit en grec, Christos, et finit par devenir un nom propre : Jésus-Christ.

A Sébaste en Samarie, on retrouve des traces de prédication avec grands succès de Philippe. La divergence entre Philippe et l’Eglise mère porte sur le fait qu’il se sent libre de baptiser des non juifs qui n’ont pas reçu le Saint-Esprit. Du point de vue de Jérusalem, il fait preuve d’irresponsabilité, et n’est pas vraiment reconnu. Il continue cependant ses activités de prédicateur et d’évangélisateur lors de ses nombreux voyages. Il fonde des communautés qui seront par la suite rapportées à l’Eglise centrale par des envoyés de Jérusalem.

A Antioche une autre communauté est initiée par des hellénistes, puis tombe quelques temps plus tard, vers le début des années 40, sous la coupe de Barnabas, envoyé par Jérusalem. Il y sera secondé par Paul, et les autres dirigeants resteront des hellénistes.
La communauté formée est donc mixte, l’intercommunion étant complète entre les fidèles d’origine juive et les autres. Le problème de la pureté rituelle entre juifs et païens s’y est posé, en particulier lors de l’eucharistie. Mais à Antioche on s’en inquiétait beaucoup moins qu’à Jérusalem.
La communauté est restée relativement émancipée par rapport à Jérusalem. Elle est dirigée par un collège de « prophètes », indiquant que les phénomènes d’inspiration surnaturelle étaient fréquents. C’est ici que les disciples furent pour la première fois appelés christianoi (chrétiens).

L’évangile selon Marc

Le plus ancien des livres portant ce nom date de la fin des années 50, dans la région de Césarée de Palestine. Son auteur pourrait avoir été Philippe l’évangéliste, ou du moins quelqu’un de son entourage.
Se présentant comme « l’Evangile de Jésus-Christ » et mettant l’accent sur son activité missionnaire ainsi que celle de ses disciples, l’évangile renseigne sur la pensée du milieu helléniste. C’est une invitation à mettre ses pas dans ceux de Jésus.
Evidemment les premiers dirigeants de l’Eglise sont présentés sous un jour déplaisant.
La seconde édition de ce texte, sous le nom de Marc, est adaptée à un public romain, et contient des ajouts qui en altèrent un peu le sens.

Paul, l’Apôtre des Gentils

Les premiers pas

Paul est à la fois le personnage le mieux connu de la première génération chrétienne et un homme qui demeure mystérieux par bien des côtés.
Il est né un peu avant l’an 10 à Tarse en Cilicie, d’une famille juive de citoyenneté romaine. Il reçu le nom de Saul et de Paul. Il a reçu une formation scolaire grecque ainsi que l’enseignement des rabbins, et se dit lui-même pharisien.
Il se mêla aux activistes qui lynchèrent Etienne et réprimèrent les hellénistes. Il fut zélote, ou tout au moins fit parti d’une secte extrémiste. Vers 33-35, il fut envoyé à Damas pour y régler leur compte à des hellénistes. Sur la route il est sujet à une révélation (dont une apparition du Christ ressuscité, qui le laissera aveugle pendant trois jours), et il sera converti et baptisé par Ananias de l’Eglise de Damas. Il n’aura alors plus qu’une mission dans laquelle il se lance à corps perdu : évangéliser les païens.

Ses débuts sont difficiles, et plus tard il ne sera pas très fier de ses premières années de prêche. Au bout de trois ans, vers 36-39, il fait un court séjour discret à Jérusalem auprès de Pierre. Puis il se retire à Tarse quelques années, pour une période de maturation. Il commence à prêcher, mais on n’a aucune indication sur le contenu et les influences de ses prêches.
Il rejoint ensuite Barnabas à Antioche, où il y fut l’un des dirigeants de l’église pendant 1 an. Puis Barnabas et Paul se rendent à Chypre pour évangéliser, avec un assistant, Jean, qui avait quitté Jérusalem depuis peu et portait le surnom de Marc. Jean les quitte et les deux hommes reprennent leur voyage en Galatie du sud, pour y former de nouvelles communautés mixtes malgré les oppositions qu’ils rencontrent. Ils retournent à Antioche après un an d’absence.
Des chrétiens de Judée arrivent à Antioche, affirmant que la circoncision est nécessaire au salut. Paul et Barnabas s’opposent à eux. Vers 50, une délégation se rend alors à Jérusalem pour y chercher l’arbitrage de ce problème. Là, les dirigeants cherchent un compromis raisonnable visant à régler le problème des communautés mixtes. Son extension ultérieure à toutes les églises a marqué la victoire d’un judéo-christianisme conciliant, qu’on peut situer entre 70 et 90. Les païens ne se voyaient imposer aucune exigence particulière, mais ils devaient former une communauté séparée des juifs.
Mais ni Paul, ni ses héritiers, n’ont accepté ce compromis décidé sans leur participation et qui place le salut apporté par le Christ comme secondaire par rapport à l’appartenance ethnique des convertis.

Le message de Paul

Paul défend l’égalité du statut communautaire entre les juifs et les païens. Le message du Christ est pour tous, et c’est ce qui l’oppose le plus à la hiérarchie de Jérusalem.

Paul est le seul, parmi ceux qui n’ont pas connu Jésus, à recevoir le titre d’Apôtre. Il n’hésite pas à dire que depuis sa révélation, le Christ parle en lui, faisant de lui l’interprète infaillible de la volonté du Christ. Tout croyant, juif ou païen, accompli l’union mystique avec le Christ par le sacrement du baptême. Paul rattache le baptême à un événement historique récent : la mort et la résurrection de Jésus. Le baptême non seulement assure la vie nouvelle du croyant, mais accomplit sa transformation en un membre du corps mystique du Christ, conception inconcevable pour le judaïsme.
Pour Paul, le salut équivaut à l’identification mystique avec le Christ.

Paul accorde une grande importance à la grâce. La rédemption est opérée exclusivement par la foi et par les sacrements, et non en suivant simplement la Loi. Par lui-même, l’homme ne peut obtenir le salut, c’est un « don gratuit de Dieu ».
Cette vision l’oppose aux chrétiens de Jérusalem, plus légalistes.

Selon Paul, un païen se soumettant à la Loi mosaïque pour se faciliter la vie prouverait le peu d’importance qu’il porte à la promesse divine faite à tous les croyants.
Paul soutient les thèses : d’une vie nouvelle dans la foi en Christ ; du don de l’Esprit à ceux qui ont cette foi ; de l’antériorité de la promesse divine par rapport à la Loi ; de l’accès des croyants à la liberté depuis la venue du Christ ; de l’alliance de la liberté opposée à l’alliance de l’esclavage ; de la vie chrétienne comme expression libre de l’Esprit donné aux croyant.
Il insistait sur la nécessité d’une vie communautaire permettant à chacun d’obéir effectivement à la volonté divine grâce à l’action du Saint-Esprit au sein du groupe. Une atmosphère de grande liberté dans la recherche éthique et la remise en question de toutes les règles traditionnelles régnait dans les communautés. Mais vu l’extrême diversité des convertis, cette tolérance était presque une obligation.

Paul essaye de s’adapter au milieu où il prêche. C’est avant tout un homme d’action. Plus il pénètre profondément dans les milieux hellénistiques, moins il parle de l’attente eschatologique. Il emploie fréquemment le vocabulaire religieux hellénistique, et innove. Il adopte l’idée dualiste d’un homme physique inférieur et opposé à l’homme spirituel. Il avoue que le Cosmos, originellement pur, est actuellement dominé par le mal à la suite de la chute de l’homme.

Il voit la parousie très proche, mais celle-ci ne doit pas troubler la vie quotidienne des communautés chrétiennes. Il insiste sur la nécessité de travailler pour mériter le pain qu’on mange, ainsi que sur le respect des lois en général. C’est une revalorisation du présent.

Malgré sa culture en partie grecque et l’utilisation occasionnelle des méthodes grecques, Paul n’a jamais renié son appartenance au judaïsme, il a continué jusqu’au bout à observer certaines prescriptions mosaïque lorsque la situation le lui permettait, et garde le souci du salut final d’Israël.

Paul n’a fait que des apports très modestes à la christologie.

La fuite en avant

La question des païens marque une rupture entre Paul et l’Eglise de Jérusalem, Pierre, mais aussi avec son vieux compagnon Barnabas et l’église d’Antioche. Un seul compagnon lui reste, un certain Silas.

Il repart prêcher sa vision dans les villes de Galatie du sud, avec un certain succès.
Son objectif est de faire de Rome le centre de l’évangélisation des non juifs, afin d’équilibrer Jérusalem, centre de la mission auprès des juifs.
Il passe en Macédoine, et en fera une base missionnaire. Il privilégie les villes avec très peu de présence juive, avec plus ou moins de succès. Il fini par fuir à Athènes.
Il y passe un certain temps, mais remporte peu d’adhésions. Suite à ce demi-échec, il se rend à Corinthe, ville très animée et riche. Sa prédication y remporte un grand succès auprès des juifs et des autres, au point que le chef de la synagogue se fait baptiser avec sa famille.
L’entrée de Rome étant impossible (à cause d’un décret de 49 qui en chassait les juifs), il reste 18 mois à Corinthe. Mais les chefs de la synagogue lui sont de plus en plus hostiles. Ils en appellent aux autorités, mais celles-ci considèrent l’affaire comme une querelle interne à la synagogue juive et n’interviennent donc pas.
Puis Paul repart vers la Syrie, et retourne à Jérusalem (en 54 ?), puis à Antioche. Il n’est pas particulièrement bien accueilli, mais séjourne quelques temps à Antioche.
4 années se sont écoulées.

Paul, chef d’église

Paul prêcha ensuite 2 ans à Ephèse, avec un succès considérable qui rayonna sur toute la province, non sans rencontrer de fortes oppositions. Il était devenu le chef incontesté d’un groupe de missionnaires, et il avait retrouvé son autorité sur toutes les églises qu’il avait fondées les années précédentes.
A Corinthe, il subit la concurrence d’Apollos, un juif d’Alexandrie. Mais leurs thèses sont très proches et les choses se passent relativement bien, même si Paul a besoin de faire rappeler son autorité. Il s’en prend également à des missionnaires judaïsants qui avaient contesté son autorité apostolique et sa personne. Paul doit aussi faire face à des dérives doctrinales, en particulier sur le sujet de la résurrection des morts. De plus, pour ses fidèles détachés de la Loi mosaïque, il doit remédier à des problèmes d’ordre moral et légal. Les corinthiens avaient un comportement et des attentes fortement individualistes, auxquelles Paul répondait en insistant sur l’amour en tant que valeur éternelle primordiale, et l’appartenance de tous les croyants à un même corps. La femme, quoique respectée, gardait tout de même un rôle secondaire.
Pierre est également passé par Corinthe, y gagnant la faveur d’un certain nombre de croyants.

Paul avait l’habitude de former des communautés avec les personnes d’origine païenne ou juive qui s’attachaient à lui. Pour faire face à la dispersion, tant physique que doctrinale, Paul fut obligé de fonder en doctrines ses exhortations à la constitution d’une communauté regroupant tous les croyants. Il formait ainsi une sorte de catéchisme supérieur qui se concentrait sur deux idées principales : l’acquittement par anticipation offert à tout croyant d’une façon absolument gratuite ; la nécessité d’une vie communautaire permettant à chacun d’obéir effectivement à la volonté divine grâce à l’action du Saint-Esprit au sein du groupe.
Partout où il passait, il fondait ainsi des églises bien soudées. Il était le père spirituel et l’autorité suprême reconnue d’une douzaine d’églises locales d’Achaïe, de Macédoine, d’Asie et de Galatie, qui avaient toutes coupé les ponts avec les synagogues.

L’épître aux Romains

Cette épître eu une très grande influence sur la pensée chrétienne ultérieure, surtout après le II siècle.
Durant l’hivers 57-58, à Corinthe, Paul mit son exposé par écrit et l’envoya aux chrétiens de Rome, officiellement en vue d’obtenir leur aide dans sa mission en Espagne. Officieusement, il voulait consolider la communauté chrétienne naissante de Rome, pour pouvoir s’y appuyer. Les juifs y étaient en effet de retour depuis l’arrivée au pouvoir de Néron, et certains avaient apportés avec eux le message chrétien. Ce message y avait touché juifs et païens, dispersés mais relativement influents.
Cette épître est écrite dans le but de mettre sur pied une Eglise chrétienne autonome, à l’époque où cette idée était encore loin d’être évidente aux yeux des disciples du Christ. Paul y délaisse le contenu de sa prédication initiale et les thèmes doctrinaux essentiels de son message pour se concentrer sur ce but.
Paul raisonne en termes collectifs et parle des attitudes adoptées face à Dieu par des groupes humains. Il prône la tolérance de chacun envers les autres membres de la communauté.

Le voyage à Jérusalem et le martyr de Paul

Avec une délégation de ses églises, il compte revenir à Jérusalem pour réparer l’échec de sa précédente visite en 50. Il organise une collecte aux « saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté » pour faciliter l’opération.
Fin 57 il est prêt à partir à Jérusalem, au moment où sa situation est devenue difficile à Ephèse, et où son champ d’action est réduit sur le pourtour de la mer Egée. Il veut se réconcilier avec Jérusalem, puis gagner l’Espagne en faisant étape à Rome. Sa délégation compte au moins une dizaine de personnes, représentant les églises fondées par lui.
Ils sont reçus par Jacques, et Paul rend compte des grands succès remportés, grâce à son activité, chez les païens. Mais il ne rencontre que l’intransigeance la plus absolue.
Paul se plie alors aux exigences des autorités de l’Eglise : il doit prouver sa fidélité au judaïsme en accomplissant des rites au Temple. Là, il est reconnu et dénoncé par des juifs, et aurait été lapidé si les autorités romaines n’étaient pas intervenues pour l’emprisonner.
Cet emprisonnement scelle l’échec de sa mission à Jérusalem. Les dirigeants de l’Eglise de Jérusalem sont bien contents d’être débarrassés de lui. Avec l’arrivée au pouvoir de Porcius Festus (après 60), Paul réussi à se faire transférer à Rome pour y être jugé par l’empereur. Il y est assigné à résidence, sous la garde permanente d’un soldat. Cette situation dura jusqu’en 63. La pression des zélotes, pour châtier le « renégat », a sûrement dû jouer quand à son arrestation. Mais une fois à Rome, Paul était hors de leur portée.
Il est probable que le procès eu lieu durant cette année 63, et se soit conclu par une condamnation à mort pour subversion, suivie de l’exécution de l’apôtre. Les 5 ou 6 dernières années de la vie de Paul auront donc été une période d’impuissance totale. Coupé des églises qu’il avait fondé, rejeté par l’Eglise de Jérusalem, mal soutenu par les chrétiens très divisés de Rome, il n’avait plus que quelques fidèles autour de lui.

C’est seulement au IV siècle que Paul devint pour les Romains le pendant de Pierre, tant dans la littérature que dans l’art chrétien.

La grande crise des années 60-70

Au début des années 60, l’église chrétienne était un groupe de taille modeste, animé d’un dynamisme réel et solidement organisé autour de son centre, la ville de Jérusalem.
Elle avait une influence réelle sur l’opinion juive et Jacques jouissait d’un prestige considérable en raison de sa piété exemplaire. La mission chrétienne auprès des synagogues dispersées dans le monde, sous la direction de Pierre, acceptait l’autorité de Jérusalem et se conformait aux règles venues des dirigeants de ce centre.
Quelques dissidences subsistaient ça et là dans les communautés : des hellénistes dispersés et les églises de Paul, désemparées par l’emprisonnement de celui-ci. Ces dissidences ne pesaient pas lourd dans l’ensemble du mouvement chrétien. Les répressions de la part des autorités juives ou romaines étaient plutôt rares.

La fin de Jacques et Pierre

Un changement d’état d’esprit s’opère, résultat de l’accroissement du nombre de fidèles et d’initiatives maladroites prises par eux.

En 62, Jacques, clé de voûte de l’édifice, est assassiné. Deux récits divergents existent de cet évènement. Le plus tardif et légendaire a été écrit vers 175. Le second date de la fin du I siècle et semble plus véridique. Profitant d’une époque de latence entre le règne de deux procurateurs, le grand-prêtre Anan, sûrement sous pressions zélotes, fait comparaître, condamner et lapider des personnes, dont Jacques, pour avoir violé la Loi juive. Accusation étrange puisque Jacques était un fidèle observateur des lois mosaïques.
Les personnes qui succédèrent à Jacques furent jusqu’à la fin du II siècle des membres de la famille de Jésus. Mais leur autorité était contestée, et d’un régime quasi papal, les églises chrétiennes sont passées à un régime congrégationaliste, fondé sur les communautés locales et sur les relations que celles-ci voulaient bien établir entre elles.

L’apôtre Pierre, qui avait exercé en 50-60 la direction de l’entreprise missionnaire, en communion avec Jérusalem, aurait pu à ce moment concentrer le pouvoir entre ses mains. Mais la légende dit qu’il subit aussi le martyre. Il s’était rendu à Rome, et c’est dans cette capitale qu’il aurait été supplicié, sûrement en 64 pendant la persécution de Néron suite à l’incendie de Rome.

En effet, en juillet 64 un terrible incendie ravagea Rome, et devant l’ampleur des dégâts Néron dû trouver des coupables. Ce furent les chrétiens, sans qu’on sache trop pourquoi. Après une procédure expéditive, un grand nombre d’entre eux furent condamnés à mort et exécutés collectivement avec une grande cruauté.
Ce n’est qu’après avoir subi cette persécution que les chrétiens de Rome trouvèrent le chemin de l’unité pour former une Eglise organisée, qui acquit dès la fin du I siècle une autorité réelle auprès des autres communautés.

La Guerre juive et la réforme du judaïsme

En 66, la Palestine juive est prise dans le tourbillon de la révolte contre Rome. Il y a des remous et des conflits très violents au sein du judaïsme palestinien, et les Zélotes s’emparent du pouvoir dans la capitale. C’est la guerre de 66 à 70. La répression de Titus est brutale et s’achève par la chute de Jérusalem et la ruine du Temple en 70. La ville n’est cependant pas entièrement détruite.
Les autorités de l’Eglise de Jérusalem fuient sans doute la capitale au début de cette période, en tout cas une partie des judéo-chrétiens sont évacués. Ils refusent de s’engager dans la guerre, et par là signifient que les chrétiens se désolidarisent du destin national d’Israël. C’est la rupture de l’Eglise et du judaïsme. Après ces évènements, les chrétiens qui restaient membres des synagogues commencèrent à être de plus en plus exclus.

Même si le désarroi de l’église chrétienne était grand à cause des pertes subies, celui du judaïsme était encore plus important. En effet, si la précédente ruine du Temple avait été prédite par les prophètes comme châtiment de Yahvé pour les infidélités de son peuple, cette fois-ci, au contraire, les apocalypses avaient prévu la victoire certaine de Dieu dans la bataille eschatologique contre le Mal.

Après la guerre de 70, le danger de dissolution fut combattu par les initiatives d’un vieux rabbin pharisien de Jérusalem : Johanan ben Zakkaï.
La vie du plus important chef religieux du siècle est entourée de légendes. Lors de la destruction du Temple, il fut évacué de Jérusalem dans un cercueil. Il obtint l’autorisation de Vespasien d’établir une école à Jamnia, village dans la proximité de Jaffa, à partir de laquelle il s’efforça de rendre au judaïsme un centre religieux.

Zakkaï organisa, sous la présidence d’un patriarche, un sanhédrin de 71 membres, à la fois autorité religieuse incontestée et cour de justice.
Comme les autres partis du judaïsme palestinien avaient été détruits durant la guerre, c’est la forme pharisienne de la religion qui s’imposa partout en une seule génération. Le judaïsme fut « réformé », débarrassé des espoirs eschatologiques et messianiques, la Loi et la Synagogue furent renforcées.

La contre-offensive chrétienne

L’église palestinienne aux trois quarts détruite, l’église de Rome décimée, beaucoup d’autres menacées quotidiennement, les principaux dirigeants disparus, tout ces désastres ont incité les communautés à la prudence en matière de manifestations publiques.

Les communautés d’origine paulinienne étaient déjà complètement indépendantes par rapport aux institutions juives. Les autres églises locales étaient restées plus ou moins à l’intérieur des synagogues. Pour elles, La situation durant la période 70-100 varie au cas par cas.

Le désarroi des juifs jetait ceux-ci dans une extrême faiblesse pour défendre leur foi. Vers la fin du I siècle, les chrétiens étaient quelques dizaines de milliers, alors que les juifs ralliés par la réforme pharisienne comptait des millions de membres.
Les chrétiens ont espéré profiter de la situation pour gagner des adhésions. Deux épîtres ont été rédigées dans ce sens, sans que ne nous sachions leur réelle portée.

L’épître de Jacques

L’épître de Jacques illustre une première façon d’aborder le problème. Cette œuvre pseudonymique en grec date de 75-80. Elle s’adresse à l’ensemble des juifs de la diaspora, judéo-chrétien compris.
Le texte fait une place très limitée à la christologie. La conception de Dieu y est entièrement juive.
L’organisation des églises pauliniennes gênait beaucoup les juifs. Dès lors que le texte vise à rallier les juifs à l’évangile, il se désolidarise de ces frères encombrants. Ainsi, sans réellement citer les églises, deux des aspects les plus gênants des églises pauliniennes sont critiqués :

  • Il y est fait preuve d’une grande sévérité envers les riches. En effet, les églises pauliniennes, pour survivre, s’appuient volontiers sur des personnages de rang social élevé

  • Le fait que lors du culte, tout le monde pouvait prendre la parole, laissant la voix aux personnes inspirées et charismatiques (potentiellement dangereuses).

L’évangile selon Matthieu

Il daterait de 85-95 en Syrie. C’est une autre tentative pour rallier les synagogues de langue grecque au message chrétien avant le triomphe final de l’école de Jamnia.
Comme l’épître de Jacques, il présente le christianisme comme la forme la plus achevée du judaïsme dans cette période où le Temple a disparu, tout en mettant la christologie en valeur.
La réforme pharisienne avait déjà gagné beaucoup de terrain, et le texte est d’une grande sévérité contre « les scribes et les pharisiens hypocrites ». Il encourage un engagement radical face aux commandements. Il oppose à une synagogue organisée et encadrée un programme missionnaire ambitieux et une communauté sainte vouée à l’amour et au pardon mutuel.
L’entrain des chrétiens, leur héroïsme, sont l’indice de leur élection par Dieu, malgré la supériorité apparente des synagogues.
Les deux religions sont bien en concurrence et l’évangéliste s’efforce d’armer la plus jeune des deux, en l’assurant de ses droits à l’héritage de l’autre.

Le réveil des héritiers de Paul

Après l’arrestation et l’emprisonnement de Paul, la réconciliation avec l’Eglise de Jérusalem semblait impossible. Peu de temps après, c’est la ruine du judaïsme avec la chute du Temple. Les chrétiens reniaient les pauliniens, pour avoir de meilleures chances de se rapprocher des juifs désorientés. Ainsi, durant la période 70-80 les églises pauliniennes font preuve de la plus grande discrétion.

Elles se réveillent dans les années 80, avec les textes de Luc-Actes, des épîtres pastorales et de l’Epître aux Ephésiens.

Après ces prémisses, les églises pauliniennes osent rendre public les textes originaux de Paul. Il les avait écrit alors qu’il était missionnaire indépendant, pour communiquer avec ses églises.
En 95, un certain nombre de ces textes sont compilés pour un résultat final comportant 13 lettres, dont 4 (Pastorales et Ephésiens) sont certainement dues à des disciples de Paul. Cette collection forme un peu moins du quart du recueil du Nouveau Testament, un peu plus court que l’ensemble Luc-Actes.
Le style est vigoureux et ne s’embarrasse pas de figures de style. L’ensemble a suscité un mélange de respect, de perplexité et de méfiance. En effet, ces écrits se prêtaient à des exploitations fâcheuses. Les auteurs chrétiens du II siècle se réfèreront très peu Paul, voir mettront à l’écart certains textes. Puis les textes reprendront peu à peu leur place, jusqu’au jour où Augustin donnera à Paul et à sa pensée la place d’honneur.

Les textes pauliniens

Les Evangiles Synoptiques ont été rédigés entre 70et 90. Les premiers chrétiens s’intéressaient plus à la Parousie imminente qu’à l’historiographie de l’attente eschatologique. Autour de la figure de Jésus s’est développée toute une mythologie, le chargeant d’archétypes.

Luc-Actes

On situe la rédaction de Luc-Actes à l’époque 80-85, par les églises pauliniennes. Ce texte constitue le bloc littéraire le plus important du Nouveau Testament, et s’adresse à un public chrétien cultivé.
C’est un plaidoyer timide mais habile des églises pauliniennes pour reprendre leur place dans la communion des églises chrétiennes.
Le texte démontre que le christianisme a ses racines dans le judaïsme palestinien du bon vieux temps, et non dans celui de la Diaspora, massivement hostile à l’Evangile. Peul est le seul héritier légitime des apôtres de l’église primitive, grâce à la vocation exceptionnelle que Dieu lui a adressé.

Dans ce texte, Paul est montré n’ayant jamais renié le judaïsme, n’ayant fait que prendre la route ouverte par Pierre, et ayant suivi en permanence l’exemple de ce dernier. Les églises pauliniennes sont montrées ne présentant pas de différences par rapport aux autres, en dehors de leur indépendance vis-à-vis des synagogues.

Les épîtres pastorales de Paul

Elles furent rédigées en 85-90, alors que les pharisiens gagnaient en influence, et que les autres communautés chrétiennes allaient se faire expulser des synagogues.
Ce sont des conseils très terre à terre, nourris de l’expérience de Paul, pour des dirigeants de communauté encore peu expérimentés, auxquels on donne les noms de Timothée et Tite. On y trouve une dimension doctrinale à la tâche d’organisation de l’église. En particulier, il faut éloigner les doctrines judaïsantes. Le tout n’est qu’une fort pâle copie du message original de Paul.
Ces conseils sont en fait très liés à l’époque de leur rédaction, s’appliquant aux communautés chrétiennes chassées des synagogues et devant s’organiser. Ils permettent de se faire une bonne idée de ces communautés d’alors : plus aussi petites qu’avant, formées de gens simples mais dont bon nombre jouissaient de quelques aisances, fermes dans une foi conforme à la tradition. L’organisation y semble efficace dans l’ensemble.

L’épître aux Ephésiens

Rédigé vers 85-90, ce texte se présente comme l’œuvre de Paul. Il est pourtant très différent de ses autres travaux, exception faite de l’épître aux Colossiens. C’est un disciple de Paul qui l’aurait rédigé, se servant de l’épître aux Colossiens comme modèle.
Comme les épîtres pastorales, le texte est destiné aux chrétiens chassés des synagogues. Mais ici, ce ne sont pas des conseils pratiques, mais plutôt une justification de fond. L’accent est mis sur l’Eglise Universelle, alors que Paul insistait sur la vie de la communauté locale.

Le retard de la Parousie

Les réponses données à ce retard se classent en trois catégories :

  1. L’imminence de la Parousie est réaffirmée encore plus fermement.

  2. La Parousie est reculée dans un avenir plus lointain, pour laisser du temps à l’activité missionnaire de l’église.

  3. La Parousie a déjà eu lieu. La crucifixion et la résurrection de Jésus constituent en fait le véritable « événement final », et la « nouvelle vie » est déjà accessible aux chrétiens. C’est cette explication qui finira par s’imposer.

Le Royaume de Dieu est donc déjà instauré, mais il n’est pas automatiquement et universellement évident, tout comme le Messie ne le fut pas pour la majorité des juifs. Il est manifesté dans une communauté humaine bien circonscrite historiquement : l’Eglise.
La vie spirituelle peut progresser dans ce monde-ci pour atteindre la perfection et la béatitude du Royaume de Dieu. Toute communauté chrétienne peut devenir le modèle exemplaire d’une vie sanctifiée, et inciter aux conversions.

Vers un christianisme adulte

Vers les années 100, les liens unissant les synagogues aux églises chrétiennes sont presque partout rompus. Même dans les épreuves, la différence est faite d’avec les juifs : Ignace, évêque d’Antioche, subit en 107-108 le martyre à Rome en tant que chrétien, en 112 les chrétiens sont persécutés en tant que tel à Bithynie.

La production littéraire, abondante, permet de cerner la mentalité de l’époque. Une première série de textes comprend les documents relatifs à la vie des églises, et comportant aussi des exhortations morales. Un texte très particulier, l’épître aux Hébreux, doit être examiné pour lui-même. Enfin les écrits johanniques, à l’exception des deuxième et troisième épîtres de Jean, forment un troisième groupe de textes.

Les anciens ou presbytres, chargés du culte, recouraient à la méthode allégorique pour utiliser les textes de l’Ancien Testament et de la Septante.
Les échanges entre églises étant limités, les écrits chrétiens avaient surtout une portée locale et se diffusaient lentement.
L’eucharistie, d’abord célébré comme un vrai repas communautaire, devint un repas symbolique s’intégrant dans le culte hebdomadaire des communautés.
Grâce aux dons et à l’hospitalité de ses membres, les églises faisaient beaucoup pour leurs défavorisés.
L’importance des évêques et de la hiérarchie croit petit à petit. Ils sont très souvent les premières victimes des persécutions de la part des autorités.

Repoussés par le judaïsme palestinien, volontairement coupés des églises de langue grecque, les juifs chrétiens de Palestine furent entraînés vers des alliances avec diverses sectes juives dont les doctrines nous échappent complètement.

Les écrits communautaires

La Didachê (enseignement) est un petit texte se présentant comme l’œuvre des douze apôtres. Il est d’origine syrienne et date d’un peu avant la fin du I siècle. Il est sans doute destiné à des églises villageoises. Il commence par un enseignement moral sur le thèmes des deux voies, celle du bien et celle du mal (qui rappelle le contenu du Manuel du disciple de Qumrân, et suit un schéma d’instruction morale d’origine juive). Puis on trouve une instruction liturgique sur le baptême, le jeûne, la prière et l’eucharistie. Suit un énoncé de règles disciplinaires marquant une nette réserve à l’égard des apôtres et des prophètes itinérants, auxquels il faut préférer les évêques et diacres élus. La dernière partie porte sur le retour du Seigneur. Le judaïsme est complètement absent du texte.

Les deuxième et troisième épîtres de Jean sont des billets courts datant certainement d’avant la fin du I siècle en Asie romaine et reflétant l’irritation d’un groupe de prédicateurs itinérants face à la concurrence d’autres missionnaires et aux difficultés les dirigeants des églises locales.

L’épître de Clément de Rome aux Corinthiens, daté de 95, est plus importante. Il s’agit d’une vraie lettre destinée à l’église de Corinthe, empreinte d’une certaine solennité, au sujet d’une crise. Elle réprouve les divisions parmi les corinthiens, appelle ceux-ci à rendre leurs fonctions aux évêques et aux anciens qu’ils avaient révoqués. Que ce soit l’église de Rome qui rédige une telle lettre à l’église de Corinthe, jadis fondée par Paul, pour leur rappeler des valeurs qui étaient les siennes montre les progrès d’unification de l’église de Rome.

Les lettres d’Ignace d’Antioche sont l’œuvre d’un évêque de cette ville, lors de son voyage vers Rome en 107-108 pour y être supplicié. Il est le premier auteur à employer le terme « christianisme », afin de se distinguer vigoureusement du judaïsme. Il accorde une grande importance au rôle de l’évêque, qui est chez lui le chef unique de l’église locale et le représentant local de Dieu. Il témoigne de l’existence d’églises complètement étrangères au judaïsme et assez solidement organisées autour de leur évêque et de leurs autres ministres.

La lettre de Polycarpe aux Philippiens reprend les mêmes thèmes que les lettres d’Ignace, mais témoigne plus, pour les églises, d’une organisation locale, indépendante et assez diverse.

L’épître aux Hébreux

Texte anonyme un peu antérieur à 95, écrit dans un grec élégant, il fut très tôt joint au recueil des épîtres de Paul. On se sait pas à qui il était vraiment adressé (« Hébreux » n’apparaît nulle part dans le texte). Il est l’un des livres du Nouveau Testament qui, pour démontrer une thèse, cite et commente le plus volontiers l’Ancien Testament dans une exégèse très philonienne.
Cette thèse en question est celle du Christ vu comme prêtre et grand-prêtre. Alors que ni par son origine, ni par son activité, ni par sa souffrance et sa mort Jésus n’avait eu le moindre caractère sacerdotal, cette épître fait de ces deux titres la désignation par excellence du Christ.
Mais les questions d’appartenance des croyants au Peuple Elu, ou de la circoncision, si fréquentes auparavant, ont complètement disparu. Rien ne montre mieux la distance qui s’est établie entre judaïsme et christianisme à la fin du I siècle.

Les écrits johanniques

Une certaine parenté de style et de vocabulaire, l’attribution à Jean de l’évangile par la tradition, et une proximité géographique et chronologique, autorisent à regrouper ces trois textes très différents.

Un groupe de disciples, réunis autour de l’apôtre Jean, semble s’être marginalisé et avoir puisé son inspiration sur la personne et l’œuvre de Jésus dans les sources esséniennes. Au moment de la guerre de 66-70, le groupe a fuit Jérusalem et s’est réfugié à Ephèse, où la tradition du II siècle situe la résidence de Jean. Restés marginaux par rapport à l’église paulinienne d’Ephèse, ils étaient sûrement liés à la synagogue.
Lors de la réforme pharisienne 25 ans plus tard, ils sont rejetés, sans doute au même moment que des disciples de Jean-Baptiste.

L’Apocalypse de Jean

Ce texte, rédigé dans sa version finale vers 95, appartient au genre apocalyptique, bien connu dans la littérature juive : langage mystérieux, tendance au découpage chronologique de l’histoire, caractère visionnaire et dramatique, goût pour les descriptions de scènes célestes. Toutefois, contrairement à la tendance générale, le texte n’est pas placé sous le patronage d’un personnage célèbre du passé et se situe dans un lieu qui n’a rien de saint.
L’auteur était exilé sur l’île de Patmos, à une période difficile pour les églises de la province d’Asie. Il y a reçu une vision céleste, dont il adresse la relation, sous la dictée du Christ ressuscité, aux 7 églises de la province.
Il utilise beaucoup d’images et de symboles largement empruntés à l’Ancien Testament et à la littérature intertestamentaire. L’auteur éprouve une vive hostilité envers Rome, dont il fait la destruction totale le préalable au triomphe de l’Agneau. Le règne du Messie à Jérusalem est destiné à prendre la place de l’Empire romain détesté.

La première épître de Jean

Le vocabulaire et le style, contrairement à l’Apocalypse, sont très pauvres. On devine à ce texte une préhistoire complexe qui explique certainement la présence de nombreux éléments apparentés au judaïsme sectaire de Palestine. On estime la rédaction de l’épître vers 90.
Dans la première épître, l’auteur parle aux lecteurs en tant que père spirituel participant à la vie de la communauté. L’accent est mis sur l’amour mutuel qui lie entre eux les frères. L’opposition entre la communauté sainte et le monde enfermé dans le péché est aussi radicale qu’à Qumrân. Une influence ancienne essénienne n’est donc pas à exclure.
A l’époque de la rédaction définitive, aucune référence n’est faite à la vie des synagogues, mais plutôt à des tendances hérétiques.

L’évangile selon Saint Jean

Ses sources remontent au christianisme palestinien de 40-50, pour une rédaction finale vers 100-110. C’est un écrit très riche qui est avant tout une méditation sur le sens de l’incarnation et du ministère terrestre de Jésus, Fils de Dieu.
Certains passages de l’évangile font référence aux disciples de Jean-Baptiste, sur un ton polémique, sûrement en raison de leur rivalité soudaine face aux milieux non juifs vers lesquels ils étaient renvoyés. La situation difficile dans laquelle se trouvaient les disciples de Jean les a motivé à rédiger leurs conceptions, en choisissant le style populaire de l’Evangile.
Cet évangile connut une diffusion rapide et devint le Quatrième Evangile selon Saint Jean. Signe de la médiocrité intellectuelle des dirigeants ecclésiastiques des environs des années 100, cet évangile de l’unité connu le plus grand succès dans les milieux en marge des églises.

L’auteur déplore les tensions et rivalités qui opposent les églises qui se réclament de tel ou tel des premiers prédicateurs. Il voudrait, par un retour aux sources, que la bonne entente soit rétablie dans l’intérêt de l’œuvre d’évangélisation.

Cet évangile emploie souvent le terme « les Juifs » pour désigner les interlocuteurs et les adversaires de Jésus, ce qui s’explique par le passé récent des auteurs. Il contient beaucoup d’autres indices de déjudaïsation du christianisme. Il reste dominé par la difficile question du sens de la séparation de ces deux mouvements. L’auteur tient à éviter une interprétation de la rupture comme un accident. Il donne une nature divine à Jésus, ce qui explique l’impossibilité du ralliement des juifs : Jésus a refusé leur adhésion car leur foi reposait sur des malentendus relatifs à sa personne.
Les seuls ralliements acceptables de Juifs venaient des disciples préparés par le Baptiste. Mais pour réduire au silence les porte-parole du milieu baptiste, l’auteur a choisi l’arme la plus efficace : il a ramené Jean-Baptiste au seul rôle de témoin de la supériorité de Jésus. Ainsi le Jean-Baptiste du texte contredit tout ce que ses partisans disaient de lui et apporte son appui à Jésus, qu’ils voulaient ramener à un niveau purement humain.

L’église ainsi formée était solidement attachée à l’héritage des premiers disciples de Jésus, remontant aux origines les plus lointaines.

Consolidation et hellénisation – de 125 à 250

Le christianisme devient une religion respectable, raisonnable. Ce n’est plus une propagande religieuse agressive, l’apostolat et les missionnaires disparaissent. De 125 à 250, la secte chrétienne se transforme en une véritable Eglise, c'est à dire une institution pesant un certain poids dans la vie sociale, politique et culturelle de son époque. Parallèlement, la conquête avance : Afrique, Espagne, Italie, Gaule, Babylonie, …
Au poids croissant de ces églises correspond une pesanteur toujours plus grande de la masse inerte et de l’institution.

Malgré le retard de la Parousie, le christianisme est une « religion optimiste » : glorification de la Création ; bénédiction de la Vie ; acceptation de l’histoire, même lorsque celle-ci se réduit à la terreur, …

Situation face à l’état

Durant les 2 premiers siècles, la religion chrétienne était illégale. Avant la fin du II siècle, les théologiens chrétiens, et principalement Justin (martyrisé en 165), ont essayé en vain de défendre (plus ou moins bien) leur religion devant les autorités. A partir du II siècle, le refus de célébrer le culte impérial fut la principale cause de persécution des chrétiens.
Face à la montée de la foi chrétienne, un anti-christianisme endémique s’installa partout. Très impopulaires, ils étaient cependant tolérés ; jamais systématiquement pourchassés, mais à chaque instant exposés à la dénonciation et la persécution.
En 202 Septime Sévère publie le premier décret anti-chrétien, interdisant le prosélytisme, qui ne fut plus trop appliqué dès la fin de son règne. A sa suite l’empereur Maximin s’efforça de ruiner les églises chrétiennes en s’attaquant à leurs chefs et aux lieux de cultes, mais son édit ne fut appliqué qu’avec une certaine mollesse.

Le polythéisme syncrétiste officiel, fusionnant les panthéons grecs et romains et y ajoutant le culte des empereurs divinisés de Rome, manquait de vitalité. Les milieux cultivés avaient une sorte de foi philosophique inspirée du stoïcisme et du néo-platonisme, soutenant l’unité du Divin, qui aboutit au culte du Soleil.
Quelques religions orientales s’installèrent : cultes de Cybèle, d’Isis, ou de Mithra. Le judaïsme faisait aussi des émules.
Tour à tour favorisés puis réprimés, tous ces cultes se livraient une concurrence farouche. Par exemple, Plotin et Porphyre, philosophes clefs du néo-platonisme qui séduisait tant les élites, s’opposèrent aux gnostiques dualistes, défendant la beauté du monde sensible, et aux chrétiens.

Vie quotidienne des chrétiens

La composition sociale des fidèles changea peu : surtout urbaine (esclaves, artisans, salariés), les paysans y étaient peu nombreux. Le niveau moral semble avoir été bon.

De 200 à 250, on constate un relâchement du rigorisme moral traditionnel des chrétiens. Le raffinement matériel n’est plus aussi condamné, les sports sont considérés comme utiles, les bains publics ne semblent plus absolument interdits. La pratique du commerce, bien que dangereuse, n’est pas incompatible avec la foi chrétienne. Magistrats et soldats ne sont plus rejetés. Les valeurs chrétiennes aident à la restauration de la famille romaine. Les chrétiens ne sont donc plus appelés à vivre à l’écart des païens qui les entourent.
La discipline ecclésiastique se relâche également un petit peu.
Cependant l’ascétisme et l’intransigeance restent grands : nombreux jeûnes plusieurs fois par semaine, habits simples, pas de maquillage ni de bijoux, pas de théâtre ni de cirque. Le mariage avec un païen est découragé, le célibat et la virginité sont de plus en plus prônés. Enfin, il y a un refus total de l’idolâtrie, de s’associer à d’autres cultes.

La prière eucharistique, sous la direction de l’évêque ou d’un presbytre, est la pièce maîtresse de la liturgie hebdomadaire du dimanche matin.
Une épreuve de 3 ans, comprenant sans doute des enseignements, précède l’administration du baptême. La cérémonie elle-même a pris ses contours définitifs. Par rapport à la cérémonie toute simple qu’elle était à l’origine, elle s’est enrichie d’emprunts aux mystères païens.
Les célébrations de la Pâque et de la Pentecôte sont empruntées au judaïsme. Il s’y ajouta les commémorations de la mort des martyrs, d’abord seulement d’origine locale puis de plus en plus empruntés aux autres localités.

L’art chrétien apparaît, très pieux et très souvent symbolique, figurant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Vers l’orthodoxie

La première théologie systématique est la conséquence des crises liées aux « hérésies » du II siècle. Conséquence logique, cette mise en place de l’orthodoxie causa dans la Grande Eglise une occultation complète de l’enseignement ésotérique.
Mais le christianisme primitif est complexe, ses premières formes auraient souvent pu être considérées comme hérétiques en de nombreux endroits. Le seul centre orthodoxe dès le commencement fut Rome.

A cette époque, l’orthodoxie se définit par :

  1. La fidélité à l’Ancien Testament et à une tradition apostolique attestée par les documents.

  2. La résistance contre les excès de l’imagination mythologisante.

  3. La révérence à l’égard de la pensée systématique (donc, de la philosophie grecque).

  4. L’importance accordée aux institutions sociales et politiques.

La réorganisation de l’Eglise

L’épiscopat multiple disparaît pour laisser la place à l’épiscopat monarchique, centré localement sur la personne de l’évêque. Le collège des presbytres constitue maintenant le conseil de l’évêque. Il y a aussi une concentration des lieux de culte. De plus, l’évêque de la métropole gagne un ascendant certain sur les « sous évêques » des petites localités environnantes.
En particulier, l’évêque de Rome gagne dès avant 200 une primauté sur toute l’Italie, et même la Gaule, l’Espagne et l’Afrique. Aidé par l’importance économique de la capitale, cette primauté est aussi le résultat d’un jeu politique qui consiste à faire remonter leurs prédécesseurs en ligne directe jusqu’aux apôtres Pierre et Paul.

Pour assurer une cohérence de message et de réaction entre les différentes localités, des synodes (réunions régionales d’évêques, appelés conciles chez les latins) sont organisés. A l’origine mise en place pour coordonner la lutte contre le montanisme, cette pratique se répand et se généralise très vite.

Ecriture et pensée

Il y a aussi un travail sur les Ecritures. Il devenait urgent d’avoir un ensemble de textes précis. C’est dans la seconde moitié du II siècle que se définit petit à petit ce qui deviendra le Nouveau Testament. Les 4 Evangiles, qui jouissaient d’une autorité particulière chacun dans une grande Eglise et dans la région avoisinante, sont progressivement rapprochés les uns des autres et utilisés conjointement pour la lecture publique.
Malgré des divergences importantes, l’intention commune à toutes les Eglises est de s’appuyer sur l’autorité du plus grand nombre possible d’apôtres ou de dirigeants de la première génération, afin de ne pas apparaître comme continuatrices du seul paulinisme, qui jouissait d’un grand succès chez les chrétiens comme chez les marcionistes ou les gnostiques.
Des diverses apocalypses, seule celle de Jean réussi à se maintenir dans le canon, malgré les réserves à son encontre que les églises orientales manifestèrent très longtemps.
Vers 200, le « canon » n’est encore qu’une liste limitative d’ouvrages, qui conduira peu à peu au Nouveau Testament.

Pour la liturgie quotidienne, il est également important d’établir une confession de foi, résumant l’orthodoxie. Vers 200 les diverses Eglises ont un symbole à peu près équivalent, trinitaire dans sa forme. Celui de Rome est :

Je crois en Dieu, le Père, le Tout-Puissant,
Et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur,
Et au Saint-Esprit, la Sainte Eglises, la résurrection de la chair.

La lutte contre les hérétiques nécessita aussi un approfondissement important de la pensée. Les premiers théologiens attachés à l’orthodoxie furent, jusqu’à vers 200, des orientaux, comme les grands hérétiques l’avaient eux-mêmes été.

La date de Pâques fut un sujet de discorde très important entre les églises. De nombreux conciles furent convoqués pour régler ce problème. Il servit aussi de prétexte à des enjeux politiques, concernant la prééminence de qui imposera son point de vue.

L’universalité du message christique

Dans la mise en place du dogme, on assiste à deux tendances en vue de donner une dimension universelle au message du Christ :

  1. L’assimilation et la revalorisation des symbolismes et des scénarios mythologiques d’origine biblique, orientale ou païenne.

  2. A partir du III siècle, l’universalisation du christianisme à l’aide de la philosophie grecque, et notamment de la métaphysique néo-platonicienne.

L’imagination mythologique chrétienne emprunte et développe des motifs et des scénarios spécifiques à la religiosité cosmique, mais ayant déjà subi une réinterprétation dans le contexte biblique.
En y ajoutant leur propre valorisation, la théologie et l’imagination mythologique chrétienne n’ont fait que prolonger un processus qui avait déjà commencé avec la conquête de Canaan. Il s’agit en fait d’un phénomène d’homologation d’univers religieux divers et multiformes. On retrouvera la même chose, au haut Moyen Age surtout, avec la transformation de certains dieux ou héros mythologiques en saints chrétiens.
Tout cela contribue à l’unification culturelle de l’oecumène. C’est la vocation spécifique à tout universalisme religieux de dépasser le provincialisme.

Un exemple d’universalisme : Paul a investit le baptême du symbole archaïque de la mort et résurrection rituelle, nouvelle naissance dans le Christ. Il le voyait aussi comme la réconciliation des contraires, un retour à la condition primordiale d’androgyne. L’idée est clairement exprimée dans l’Evangile de Thomas.
Autre exemple, le symbolisme de l’Arbre du Monde. La Croix, faite du bois de l’Arbre du Bien et du Mal, se substitue à l’Arbre Cosmique, et est un véritable axis mundi. L’image du Centre s’impose donc naturellement à l’imagination chrétienne.

Les textes

Les chrétiens ressentent un besoin croissant de s’intégrer à la civilisation gréco-romaine, comme l’expriment les textes de cette époque. L’apologie du christianisme apparaît alors, destinée à montrer à l’opinion païenne cultivée que la religion chrétienne s’inscrit sur la ligne de la meilleure tradition grecque et constitue la philosophie la plus achevée.

La seconde épître de Pierre, datée autour de 130 à Alexandrie d’Egypte, est le livre le plus récent du Nouveau Testament et n’y a été admis que tardivement. Il en est, par son style et son vocabulaire, le livre le plus élégant. Il défend avec énergie la notion traditionnelle du Retour du Christ, et s’adresse à un public cultivé tenté de renoncer à cette doctrine.

L’épître du Pseudo-Barnabas provient aussi d’Alexandrie, du second quart du II siècle. Le christianisme y est totalement séparé du judaïsme, mais l’auteur est très soucieux de sauvegarder la place et l’autorité des Ecritures.

Le Pasteur, d’Hermas, est un texte de 140 d’origine romaine ayant pour objectif d’affirmer la fécondité de la repentance, qui permet à tout croyant de rentrer en grâce auprès de Dieu. L’auteur s’inspire beaucoup de l’Ancien Testament et de la littérature apocalyptique juive.

L’homélie désignée comme la deuxième épître de Clément Romain est de la même époque. C’est aussi une vibrante exhortation à la repentance. Cet écrit est caractérisé par une conception très frappante de l’ancienneté de l’Eglise : créée avant le soleil et la lune et devenue visible dans la chair du Christ.

Quadratus d’Athènes écrivit vers 125 une lettre ouverte à l’empereur Hadrien. Il y fait des miracles de Jésus la preuve qu’il est bien le Sauveur du monde.
L’Apologie d’Aristide, publiée vers 145, condamne sévèrement les cultes païens et reproche aux juifs d’adorer les anges et non Dieu lui-même, contrairement aux chrétiens. Pour preuve, leur comportement moral irréprochable.
Les apologètes postérieurs continueront sur la même lancée : ils ont le désir de rendre le christianisme acceptable aux yeux de l’opinion et des autorités romaines.

Les tendances non assimilationnistes, les Gnostiques

Contre l’optimisme hellénophile et moralisant et les fidèles devenant de plus en plus nombreux, certains croyants plus exigeants formèrent des groupes chrétiens parallèles.
On distingue trois tendances principales, sans relations entre elles, qui s’affirmèrent vers 130-150 pour lutter contre l’assimilation culturelle croissante à la civilisation gréco-romaine :

  • les premiers penseurs gnostiques, en particulier Basilide

  • le schisme de Marcion

  • certains judéo-chrétiens, dont l’Evangile des Ebionites, l’Evangile des Hébreux et les Prédications de Pierre expriment les idées, mais qui ne nous sont connus que par ce qu’en disent leurs adversaires

Le mouvement gnostique a pu apparaître comme la défense intransigeante de l’Evangile de Jésus et de Paul, avec son radicalisme éthique, contre les tentations de l’adaptation au siècle. Pourtant, son individualisme et son refus de l’universalisme l’éloignaient beaucoup des grands rassemblements du peuple qui avaient donné sa première forme au message chrétien.

Ces refus à l’assimilation ne se sont pas imposés, mais ont pesé un certain poids sur l’évolution du christianisme, en obligeant l’Eglise à mieux s’organiser, définir et défendre sa foi, à la généralisation de l’épiscopat monarchique et à la disparition des directions collégiales, à la constitution d’un canon des Ecritures regroupant à la fois l’Ancien et le Nouveau Testament (même si les limites exactes n’ont pas été arrêtées avant la fin de l’Antiquité).

Vers 160, un certain Montan se mit à prophétiser la fin du monde toute proche et l’instauration de l’ère messianique. Il se présenta comme le « Paraclet » annoncé par le Christ. Ce mouvement, très enthousiaste de par son prophétisme, se propagea jusqu’en occident et dans toute l’Asie Mineure. Le reflux fut assez rapide en occident, mais la secte subsista en Asie Mineure et en Orient jusqu’au IV siècle.
En dehors des affirmations relatives à la personne de Montant et à la proximité du règne messianique de 1000 ans, la doctrine montaniste était parfaitement orthodoxe, ce qui rendait la lutte contre la secte très difficile. Les montanistes appelaient les chrétiens à la continence absolue et au martyre, que certains d’entre eux ont volontairement provoqué ou recherché.

Voir le document sur la Gnose chrétienne pour plus de détails.

L’Eglise et l’Etat – de 250 à 325

Aspects historiques

Les persécutions de 250-260

En 250, un édit de Decius oblige tous les chrétiens à offrir des sacrifices aux dieux de l’Empire, ce qui est interdit par la discipline chrétienne. Ceux qui refusent se voient soumis à des menaces diverses, allant jusqu’à l’emprisonnement et la torture.
De très nombreux chrétiens plient, même des évêques, et sont immédiatement exclus des églises. A côté de ça, Il y a de nombreux martyrs, considérés comme des héros. Dès la fin de 250, les persécutions ralentissent et de nombreux prisonniers qui n’avaient pas cédé sont libérés. La mort de Decius en 251 sonne la libération pour les derniers prisonniers, dont Origène.
En 257, des difficultés politiques, militaires et financières obligent l’empereur suivant, Valérien, à reprendre des représailles contre les chrétiens, sortes de boucs émissaires. Il s’agissait de décapiter et de ruiner les églises : les évêques, prêtres et diacres refusant de rendre un sacrifice aux dieux étaient passibles de la peine capitale. Il y a aussi de nombreuses confiscations chez les chrétiens aisés. Dès la capture de Valérien par les Perses, les difficultés politiques sont telles que le nouvel empereur stoppe net tout acharnement contre les chrétiens, restituant autant que possible les possessions saisies.

Les fidèles ayant subi l’emprisonnement acquirent une aura considérable de « saint », de justes souffrants, aura qu’ils gardèrent en sortant de prison. Ils entrèrent alors souvent en conflit avec le clergé local, car ils jouissaient d’une autorité considérable.
A la suite des persécutions, il y eu des schismes graves sur la question de l’attitude à avoir envers les apostats. Le problème toucha absolument toutes les églises d’Occident et d’Orient, et se régla tant bien que mal.

La situation de 260 à 300

Pendant les 40 ans de paix qui suivent, le christianisme s’infiltre partout, jusque dans la famille de l’Empereur.
L’Empire continue de s’effondrer. En 285, la crise militaire est passée mais la situation économique, laissée de côté pendant 50 ans, est désastreuse. Dioclétien entreprend une réorganisation générale de l’Etat et de la société, dans le cadre de laquelle il s’attaque à partir de 303 à la question chrétienne. Dans un nouvel état autoritaire et une société en cours de restauration, l’existence d’une Eglise autonome était inacceptable.

Après les persécutions de 250-260, l’indulgence l’avait presque partout emporté et beaucoup d’apostats avaient été réintégré dans l’église, malgré les efforts de Novatien et du schisme qu’il produisit.
Le nombre de fidèles augmente assez vite, la foi chrétienne offrant un encouragement et un réconfort que les vieilles religions ne donnent plus à personne. L’expansion géographique progresse également. En Orient les chrétiens forment souvent des groupes très importants avec un poids social et économique déterminant.
Les paysans commencent à se faire plus importants, ainsi que les bourgeois, même si la majeure partie des fidèles est toujours constituée de citadins de condition modeste.
Dans les dernières années du III siècle, des chrétiens occupent des postes élevés à la Cour impériale ou gouvernent des provinces. On les retrouve aussi en grand nombre à niveaux moindres de la vie politique et publique. On ne leur impose plus les sacrifices de la religion officielle.

Les chrétiens continuent à pratiquer une morale austère. L’ascétisme n’est cependant pas conseillé à la masse des fidèles.
L’enseignement est maintenant accessible aux chrétiens, certains pratiquent le prêt à intérêt, et le refus de la culture se fait rare.

Les vieux adversaires du christianisme sont toujours là, même s’ils sont un peu moins redoutables : gnosticisme, marcionisme, montanisme, schismes nombreux, … De nouveaux adversaires surgissent : schisme de Novatien, et surtout manichéisme.
Malgré des efforts pour résorber les division, le corps chrétien reste sans tête, alors que les églises marcionite, montaniste, novationiste et manichéenne sont toutes les quatre efficacement centralisées.
Les premiers conciles interprovinciaux commencent à s’organiser, alors que les conciles provinciaux sont devenus une institution importante.

L’enseignement d’Origène se perpétue au début du IV siècle, mais d’autres voix s’élèvent pour critiquer certains de ses aspects et proposer d’autres orientations.

Dioclétien et la répression de 303-305

En 303, Dioclétien se décide enfin, sous la pression de Galère, à publier un édit contre les chrétiens.
Les églises doivent être détruites, les livres sacrés brûlés, les assemblées chrétiennes sont interdites, les chrétiens détenant des charges ou des dignités publiques en sont privés, ils perdent également tout recours à la justice et peuvent être torturés.
Cet édit est rapidement appliqué dans tout l’empire. Des troubles éclatent, poussant Dioclétien à publier trois nouveaux édits anti-chrétiens. On exigea encore une fois des chrétiens qu’ils sacrifient aux dieux officiels, sous peine de mort ou de travaux forcés.
Les répressions sont très dures, mais contrairement à 250, la population s’émeut du sort injuste fait aux chrétiens.

Combien de temps les chrétiens auraient-il put survivre ? Quoi qu’il en soit, l’abdication de Dioclétien changea la donne.
Jusqu’en 311, un conflit entre les dirigeants des différentes parties de l’Empire les occupe à autre chose que le problème chrétien. Les édits ne sont donc plus appliqués dans plus de la moitié de l’empire. De ce conflit émerge l’empereur Constantin.
En 311, Galère publie un édit accordant aux chrétiens le droit d’exister et la liberté de culte. Pour la première fois l’Empire accorde au christianisme le statut de religion légale. Durant les deux années qui suivent, Constantin fini d’unifier l’Empire, et l’édit peut alors être appliqué partout.

Encore une fois, les églises chrétiennes sont dans un état lamentable. Les pertes humaines sont très lourdes, surtout parmi les évêques, diacres, prêtres et théologiens.
Les conditions sont donc réunies pour une répétition des querelles et schismes des années 250-260. C’est surtout en Afrique du Nord que le schisme consécutif à la persécution de Dioclétien fut grave. Donat, personnage charismatique et excellent écrivain, dirigea le mouvement schismatique, auquel les historiens donnèrent son nom.

Constantin

Constantin, né païen, a, comme son père Constance Chlore qui avait protégé les chrétiens de Gaule et de Bretagne lors de la persécution de Dioclétien, manifesté très tôt un penchant pour le syncrétisme solaire.
Sous son règne, à partir de 312, les inscriptions religieuses sont assez neutres, puis de plus en plus en faveur du christianisme. Constantin se serait donc convertit au christianisme vers 312 : lors de la bataille décisive du pont Milius, Constantin y eut une vision qui entraîna la victoire et sa conversion au christianisme. En fin politique, il se serait refusé à la rendre publique et à en tirer toutes les conséquences de façon immédiate, par crainte de susciter des oppositions dangereuses.
Ce n’est qu’en 320 qu’il abandonne toute réserve. Les dernières images païennes disparaissent en 323. Les nouvelles législations reflètent des valeurs chrétiennes, et le christianisme est peu à peu favorisé dans les textes de loi. La période de 312 à 324 est donc à la tolérance religieuse, tempérée par un favoritisme croissant à l’égard du christianisme.

Dès 313, Constantin participe à la querelle des donatistes. Pour contrer une décision qui ne lui plait pas à leur sujet, il convoque un nouveau concile, ce qui, après l’année faste de 313, ne formalisa personne. Ce concile condamna le donatisme et des vieilles pratiques de l’Eglise africaine. Ce n’est qu’en 321, après de nombreux désordres, que l’empereur donna aux donatistes la liberté de conscience et de culte.

En Orient à partir de 313, Licinius fit appliquer l’édit de 311, mais ne favorisa pas particulièrement le christianisme. Les églises d’orient dépassèrent le niveau de coopération passagère destinée à effacer les séquelles de la crise de 303-313 et s’engagèrent sur la voie d’une uniformisation de la discipline ecclésiastique. Cela déplu à Licinius qui commença à partir de 320 à limiter sérieusement l’activité chrétienne.
Mais très vite la guerre opposa Licinius à Constantin, et après la victoire de ce dernier en 324, toutes les lois anti-chrétiennes de Licinius furent abrogées. Le peuple chrétien d’orient était alors évidemment très enthousiaste quand à Constantin.
Byzance devint Constantinople.

Le Concile de Nicée et la querelle arienne

Arius était un prêtre d’Alexandrie. Il tenait avant tout à sauvegarder le rang du Père, seul à n’être ni engendré ni advenu, principe de tous les êtres. Le Fils n’était pas assimilé aux autres créatures, puisque sa création remontait à « avant tous les siècles » et ne souffrait d’aucune des limitations de celle des êtres non divins. Mais le Fils était nettement subordonné au Père, le seul qui fût Dieu au sens plein de ce terme.
Comme Origène, Denys d’Alexandrie ou Lucien d’Antioche, Arius cherchait à combattre les formules simplistes de la piété populaire confondant entièrement le Christ et le Père.

Vers 318, il lui fut interdit de propager sa doctrine. Mais évidemment il continua à gagner des fidèles. Constantin s’en mêla alors et convoqua à Nicée un concile œcuménique auquel les évêques du monde entier étaient conviés à ses frais.
C’est le premier concile à avoir eu une fonction doctrinale. La confession de foi et la réflexion théologique allaient perdre leur autonomie et se fondre en un dogme de caractère juridique, dont l’existence devait modifier profondément les conditions de l’unité chrétienne et la vie de chaque église locale.
Le concile s’ouvrit le 20 mai 325 et réunit 250 à 300 évêques, principalement d’origine orientale. Constantin assista en personne à une partie des délibérations. Le concile se sépara le 19 juin 325.
On traita de la querelle arienne, et un symbole commun fut élaboré. Constantin influa sur ce symbole en y ajoutant l’homo-ousios, c'est-à-dire le Christ consubstantiel au Père. Il menaça d’exil tout ceux qui refuseraient de le signer. Seul Arius et ses partisans, déjà compromis, ne cédèrent pas au chantage.
Un code unique de calcul de la Pâques fut établi, ainsi que des règles générales relatives au clergé et à la hiérarchie. On y travailla également à un rapprochement avec quelques factions schismatiques chrétiennes.

Constantin avait prit le rôle de la police de la foi, faisant la loi à l’intérieur du corps épiscopal. L’Eglise s’était mise entre les mains de l’Empire, un maître redoutable dont elle n’allait s’arracher qu’au prix de redoutables efforts durant le siècle qui suivit.

Aspects théologiques

L’incarnation, le Logos, la Trinité et la consubstantialité

Irénée, un des premiers et des plus importants théologiens, interprète la rédemption, c'est-à-dire l’incarnation de Jésus, comme la continuation et l’achèvement de l’œuvre commencée avec la création d’Adam, mais obstruée par la chute. Les parcours d’Adam et du Christ sont antithétiques.

La théologie du Logos (le mystère de l’incarnation), inspirée des philosophies grecques, est nouvelle par rapport à l’Ancien Testament. Dans la perspective de l’histoire des religions, l’incarnation représente la dernière et la plus parfaite hiérophanie : Dieu s’est incarné dans un être humain concret et historique, sans pour autant s’enfermer dans un corps, puisque le Fils est consubstantiel avec le Père (voir le symbole imposé par Constantin au Concile de Nicée).

Depuis les débuts de l’Eglise, les chrétiens connaissent Dieu sous trois figures : le Père, Créateur et Juge, qui s’était révélé dans l’Ancien Testament ; le Seigneur Jésus-Christ, le Ressuscité ; le Saint-Esprit, qui a la puissance de renouveler la vie et d’accomplir le Royaume.
La question de la consubstantialité est importante. Si Jésus n’est qu’une divinité secondaire, comment peut-il sauver le monde ? C’est Athanase, ennemi farouche d’Arius, qui élabora la doctrine de la consubstantialité.
Au début du IV siècle, Arius ne rejette pas la Trinité, mais nie la consubstantialité. Dieu est seul et incréé, alors que le Fils et le Saint-Esprit ont été créés plus tard par le Père, et lui sont donc inférieurs. Ses interprétations eurent un certain succès, mais le Concile de Nicée en 325 rejeta l’arianisme, qui disparu en un siècle.

La vierge Marie

La sanctification progressive et, en fin de compte, la divinisation de Marie sont surtout l’œuvre de la piété populaire. Elle est une Mère-Vierge, et le dogme de sa virginité perpétuelle fut proclamé au Concile d’Ephèse. Cette virginité reprend les concepts anciens de parthénogenèse des Grandes Déesses.

Dans le christianisme occidental, la « Mère de Dieu » sera identifiée à la figure de la Sagesse divine, alors que l’église d’Orient développera indépendamment une doctrine de la Sagesse céleste, Sophia, dans laquelle s’épanouira la figure féminine du Saint-Esprit.

Le phénomène monacal

Le phénomène est apparu de façon indépendante au III siècle en Egypte, Palestine, Syrie, Mésopotamie. Il témoigne de l’assimilation croissante des chrétiens au milieu ambiant.
Le mouvement se diffusera rapidement durant le IV siècle en Italie, en Espagne et en Gaule, de façon autonome ou sous la direction d’un évêché.
A la fin du IV siècle, on assiste à des vagues de violences intégristes accomplies par les moines.

Saint Antoine et saint Jérôme sont les pères spirituels de ces moines. Le moine, fugitif volontaire, préfigure le pauvre volontaire du Moyen-âge, bien que sa contestation soit plus globale.
Ces hommes et femmes, ayant fait profession d’ascétisme et s’imposant divers renoncements, à commencer par la continence absolue, jouissaient d’un prestige spécial.

Bibiographie

Etienne Trocmé, "L'Enfance du Christianisme".
Etienne Trocmé, « Le christianisme des origines au concile de Nicée », dans Histoire des religions tome II, Folio essais.
Mircea Eliade, "Histoire des religions et idées religieuses" tomes I et II.