Les penseurs chrétiens

Les premiers esprits

Irénée de Lyon

140- ?
Né à Smyrne, il devint évêque de Lyon en 178.
Son ouvrage le plus connu, Contre les hérésies, est dirigé contre le gnosticisme. Il y prend le parti, quelque fois un peu simpliste, du bon sens.
Chez lui, l’autorité des Ecritures est absolue. La Bible suffit pour connaître Dieu et son œuvre, toute spéculation supplémentaire est vaine. Il affirme l’unité de la foi et celle de l’Eglise, et soutient que l’Ecriture révèle un plan de Dieu pour le salut des hommes.
La Nouvelle Alliance reprendrait le contenu de l’Ancienne. Irénée cherche par là à éviter le rejet de l’Ancien Testament.
Irénée interprète la rédemption, c'est-à-dire l’incarnation de Jésus, comme la continuation et l’achèvement de l’œuvre commencée avec la création d’Adam, mais obstruée par la chute. Les parcours d’Adam et du Christ sont antithétiques.

Clément d’Alexandrie

150-220.
Clément est un philosophe et un moraliste. Il est le premier auteur chrétien dont les livres soient conformes aux canons littéraires de l’époque. Il prendra la direction de l'Ecole Théologique d'Alexandrie à la suite de Pantène jusqu’à ce qu’en 202, les persécutions de Septime Sévère l'obligent à trouver refuge en Cappadoce, auprès de l'évêque Alexandre.

Dans son Protreptique, tout en polémiquant contre les dieux païens, il s’efforce de montrer la grandiose unité de la révélation divine dans l’œuvre des philosophes, des poètes et de leurs maîtres à tous, les prophètes de l’Ancien Testament. Le Logos divin, apparu sous la forme du Christ, unifie tous ces messages.
Dans son Pédagogue, il affirme que tout chrétien est un « spirituel » capable de percevoir Dieu. Le livre présente aussi une éthique adaptée aux besoins des chrétiens de la classe moyenne.
Les Stromates est un ouvrage plus compliqué. L’œuvre est majoritairement une réfutation des hérésies et un exposé de la « vraie gnose », qui aboutit à l’union mystique avec Dieu. Ses démonstrations exégétiques très allégoriques ont fait peur aux savants chrétiens des siècles suivants.

Origène

185-254.
Né à Alexandrie de parents chrétiens, il perd son père et sa fortune lors de la persécution de 202. Il se met alors à enseigner. Il quitte Alexandrie pour passer les 25 dernières années de sa vie à Césarée de Palestine. Il est emprisonné et meurt des suites de tortures pendant la persécution de Darius.

Très brillant, il se consacre au service de l’Eglise. Il étudie aussi la culture grecque, afin de mieux se faire comprendre de l’élite intellectuelle païenne. Beaucoup des traits de sa pensée viennent du néo-platonisme et de la gnose.
Son œuvre est immense, Jérôme cite 800 ouvrages, en majorité perdus. Son Traité des Principes reste l’œuvre maîtresse de toute la théologie chrétienne de l’Antiquité.
Origène est un très grand exégète et systématicien de la Bible, dont par exemple son Commentaire sur l’Evangile de Jean resta très longtemps un modèle d’exégèse savante et inspirée. Il édita une Bible où se faisaient face le texte Hébreu, sa transcription dans l’alphabet grec, et les 4 traductions grecques existantes.

Dieu est transcendant et infini. Il engendre éternellement le Fils, son image. A travers le Logos, il créé une multitude d’esprits purs qui, à l’exception de Jésus, s’éloignent de Lui et deviennent alors des âmes. Il leur donne des corps concrets en rapport avec la gravité de leurs fautes : corps d’anges, d’hommes ou de démons.
Ces âmes, grâce à leur libre décision, peuvent se rapprocher de Dieu ou s’en éloigner. Le salut équivaut au retour à la perfection originelle, à ce moment là les âmes auront des « corps de résurrection ». Le véritable idéal est cette connaissance complète, que les philosophes n’ont qu’entrevue, mais que le chrétien peut acquérir complètement s’il se détache de la matière.
Le corps physique est donc une punition, mais en même temps le moyen par lequel Dieu se révèle et soutient l’âme dans son élévation. Dieu ne veut pas contraindre l’âme, et recourt donc à l’éducation par le Logos, dont les agents ont été les philosophes, Moïse et les prophètes pour le peuple juif, et bien évidemment Jésus en qui s’incarna le Fils de Dieu.

Toute sa vie, Origène exalta les épreuves et la mort des martyrs. Il pratiqua un ascétisme si rigoureux qu’il se castra lui-même

Origène fut critiqué toute sa vie par les théologiens, et condamné définitivement par le cinquième Concile (553). Bien qu’il se considérait lui-même au service exclusif de l’Eglise, on l’accusa d’être davantage philosophe et gnostique que chrétien.

Les Pères de l’Eglise

Augustin

354-430.
Augustin est né en Afrique romaine d’une mère chrétienne et d’un père païen. Il embrasse d’abord le manichéisme. Il s’installe à Rome en 382 et y étudie le néo-platonisme. A Milan, il approche l’évêque Ambroise, qui finit de le convertir et le baptise en 387. Il est ordonné prêtre à Hippone, et succède à l’évêque de la ville en 397.

Il se consacrera à la défense de l’unité de l’Eglise (lutte contre les schismes) et l’approfondissement de la doctrine chrétienne.
Il garde une conception matérialiste de la « nature mauvaise » de l’homme, conséquence du pêché originel, et transmise par la sexualité. Il luttera contre la (sa ?) concupiscence. Le néo-platonisme l’a influencé en ce qu’il voit l’homme comme une âme qui se sert d’un corps.

Son plus important ouvrage est la Cité de Dieu, rédigé à la suite de la prise de Rome par Alaric, pour répondre aux accusations formulées pour expliquer ce désastre contre l’adoption du christianisme et l’abandon de la religion romaine traditionnelle.
De ses œuvres, seules ses Confessions n’eurent pas au Moyen-âge le retentissement qu’elles auront plus tard.

Augustin est obsédé par 2 évènements qui, pour lui, ont inauguré et orienté l’Histoire : le péché d’Adam et la Rédemption de l’homme par le Christ. Il rejette l’éternité du monde et les cycles : le monde a été créé par Dieu et arrivera à sa fin. L’Histoire consiste en la lutte entre les descendants spirituels d’Abel et ceux de Caïn.
Augustin voit la justification de l’empire romain dans le maintien de la paix et de la justice, afin que l’Evangile puisse être propagée. Les chrétiens doivent attendre le triomphe final de la Cité divine contre la civilisation des hommes.
Luttant contre les hérésies, il indique qu’en matière de sacrement l’Eglise n’exerce par un pouvoir, mais un service. C’est le Christ, pas l’Eglise, qui administre les sacrements, mais la médiation de l’Eglise est nécessaire. En dehors d’elle, pas de salut. Il faut conduire les gens dans l’erreur vers la vérité, par la persuasion de préférence, par la violence sinon.

Augustin accordait une grande importance à la Grâce. Dans sa doctrine, la prédestination est « l’organisation par Dieu de ses œuvres futures, qui ne peut être trompée ni changée ». Certains reçoivent la vie éternelle, d’autres ne reçoivent que la damnation. Le pêché originel est transmis par la relation sexuelle. Les enfants morts sans baptême sont damnés.
Cette prédestination ressemble au fatalisme païen et contredit l’universalisme chrétien qui dit que Dieu désire le salut de tous les hommes.

Augustin rédigea 5 traités contre le manichéisme, où il explique que tout ce que Dieu a créé est réel et bon. Le mal n’est pas une substance, car il ne contient pas la moindre trace de bien. Dieu et sa bonté sont donc complètement désolidarisés du mal.

Boèce

Boèce, ou Anicius Manlius Torquatus Severinus Boetius, né à Rome vers 445 et mort en 524, à Ticinum près de Pavie, était un philosophe, poète et politicien latin.
Boèce, conseiller du roi arien Théodoric, est le dernier philosophe de l’Antiquité. Il a donné les bases du quadrivium avec trois traités sur la musique, l’arithmétique et la géométrie. Il traduisit en latin des œuvres d’Aristote et de Porphyre. Avec la Consolation de la Philosophie, il donna au Moyen-Âge sa première justification de la réconciliation de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion.

Pélage

Pélage, vers 400, s’installe en Afrique du Nord où il prêche l’ascétisme et la vertu. Il introduisit en Occident le débat sur le libre arbitre et la grâce.

Tout homme est un être doué d’un pouvoir étendu sur sa nature mauvaise, responsable de ses pêchés. Il possède un libre arbitre, il est donc l’auteur de son propre salut.
Pélage n’admet pas que la faute originelle soit transmise aux descendants d’Adam. Pour lui, le baptême représente une sanctification du nouveau-né par le Christ, et non une purification de ce pêché originel.

Le pélagianisme fut définitivement condamné au Synode d’Orange en 579, sur la base des réfutations rédigées par Augustin.

Denys le (Pseudo-) Aréopagite

Il fut probablement un moine syrien du V siècle, qu’on a cru contemporain de Saint Paul.

Il s’inspire du néo-platonisme. Il reprend les idées qu’avait présenté plus profondément et systématiquement Grégoire de Nysse, pour les rendre plus populaires parmi les moines.
Il fut surtout connu grâce aux retraductions de ses ouvrages, au IX siècle. Ses idées furent reprises et approfondies par Maxime le Confesseur, et influencèrent de nombreux théologiens occidentaux (dont Thomas d’Aquin).

Son traité le plus influant est la Théologie mystique.
Le principe suprême est ineffable, absolu, au-delà de la personne et de l’impersonnel, mais il reste en rapport avec le monde visible à travers une hiérarchie d’êtres. La Trinité est le symbole de l’unité ultime entre l’Un et le multiple.
Denys parle de l’ascension de l’âme vers Dieu. Il rejette tout attribut divin « car il n’est pas plus vrai d’affirmer que Dieu est Vie et Bonté, que d’affirmer qu’il est air ou pierre ».
Denys pose ainsi les bases de la théologie négative (ou apophatique).

L’époque médiévale

Joachim de Flore

1135-1202.
Joachim de Flore consacra sa vie à Dieu après un voyage en Terre Sainte. Il fut abbé d’un monastère bénédictin, et eut des relations avec trois Papes et les plus grands. Il fut l’une des figures les plus connues et respectées du monde chrétien.

Joachim ne se reconnaissait pas prophète, mais disait savoir déchiffrer les signes placés par Dieu dans l’Histoire et conservés dans les Ecritures.

Les chiffres 2 et 3 dominent et caractérisent les époques de l’Histoire universelle.
Le premier Age est celui de l’Ancien Testament, caractérisée par la crainte de l’autorité absolue de la Loi. Cet age était dominé par les hommes mariés et le travail.
Le Second Age est celui du Fils, c’est le Nouveau Testament et l’Eglise sanctifiée par la grâce. Selon les calculs de Joachim, cette époque s’achèvera en 1260. Cet age était dominé par les clercs, la science et la discipline.
L’Antéchrist règnera alors pendant 3 ans et les fidèles affronteront les plus terribles épreuves.
Puis arrivera le Troisième Age, dominé par l’Esprit Saint et guidé par les moines spirituels et la contemplation. Il finira dans la ruine, car la seule perfection incorruptible sera révélée après le Jugement Dernier.

Joachim de Flore considère donc que l’histoire connaîtra une époque de béatitude et de liberté spirituelle. La perfection chrétienne est devant, dans l’avenir historique. C’est ce caractère concret du Troisième Age qui a suscité l’opposition ecclésiastique et la ferveur populaire.
La domination dans l’Eglise future du spirituel sur les institutions constitue une critique radicale de l’Eglise contemporaine, et de façon générale Joachim de Flore accordait une importance très relative aux institutions traditionnelles de l’Eglise.

Ses idées furent condamnées en 1263. Elles eurent tout de même une grande influence.

Saint François d’Assise

1182-1226.

Il fut canonisé en 1228 par son ami le Cardinal Ugolino, devenu le Pape Grégoire IX.
Fils d’un riche marchand d’Assise, il voyagea à Rome, puis vécu comme un ermite. Sa vocation fut de suivre le passage de l’Evangile de Matthieu : « Guérissez les malades, purifiez les lépreux, … ». Il fonda l’ordre des Franciscains. Après en avoir abandonné la direction, Saint François se retira à Vérone où il reçut les stigmates et mourut.

Saint Bonaventure

1217-1274.
Il étudia la théologie à Paris, puis y enseigna à partir de 1253.
Il fit une synthèse théologique très complète, utilisant les travaux de Platon, Aristote, Augustin, Pseudo-Denys et François d’Assise. Il conserva la tradition augustinienne du néo-platonisme médiéval.

Bonaventure encourage la connaissance précise et rigoureuse de la Nature, car la sagesse de Dieu se révèle dans les réalités cosmiques. Dans son chef d’œuvre l’Itinerarium Mentis in Deum, Bonaventure écrit que le monde est une échelle sur laquelle nous montons vers Dieu.
« Pour arriver à comprendre le Premier Principe, Dieu, qui est le plus spirituel et éternel et au-dessus de nous, il nous faut pérégriner à travers les vestiges de Dieu qui sont matériels et temporels et en-dehors de nous. Nous entrons ainsi dans la voie qui mène à Dieu. Il nous faut ensuite pénétrer dans notre propre esprit, où l’image spirituelle de Dieu est présente au-dedans de nous. Ici, nous entrons dans la vérité de Dieu. Finalement, nous devrons passer dans ce qui est éternel, le plus spirituel et au dessus de nous. »

Saint Thomas d’Aquin

Saint Thomas d’Aquin (1224-1274) approfondie et systématise la pensée de son maître Albert le Grand (1206-1280).

Il distingue radicalement la raison et la foi, mais cette distinction implique leur accord.
Par 5 voies de raisonnement logique, en partant d’une réalité évidente, on arrive à Dieu (par exemple comme cause première dans l’enchaînement des causes et des effets). Sa vision est celle d’un Dieu infini, immuable et éternel.
Mais la raison ne peut démontrer si le monde a toujours existé, ou si sa création a eu lieu pendant les temps historiques. La foi enseigne ce que la raison ne peut montrer.
L’homme a été créé pour qu’il jouisse de la connaissance plénière de Dieu, mais à la suite du péché originel, il n’est plus capable de l’atteindre sans l’aide de la grâce. La foi permet au fidèle, aidé par la grâce, d’accepter la connaissance de Dieu telle qu’Il l’a révélée au cours de l’Histoire Sainte.

La réforme thomiste eu beaucoup de succès. Mais la synthèse thomiste fut ruinée par les critiques de Duns Scot (1265-1308) et de Guillaume d’Ockham (1285-1347), qui eurent également beaucoup de prestige. Ces deux théologiens niaient l’importance de la raison.
Cependant, le thomisme fut proclamé, au XIX siècle, théologie officielle de l’Eglise romaine.

Maître Eckhart

Voir le document spécifique sur Maître Eckhart.

Nicolas de Cues

1401-1464.

Cardinal en 1448, évêque de Brixen en 1450, il commença ses études chez les Frères de la Vie commune. Il prit part aux négociations de la Réforme, Son énergie à réformer les moeurs du clergé et sa lutte contre la superstition rencontrèrent une vive opposition.
Sa culture est universelle (maths, droit, histoire, théologie, philosophie, lit et écrit de nombreuses langues). Il fut beaucoup inspiré par Maître Eckhart et le Pseudo-Aréopagite,
C’est un autre Pic de la Mirandole, sans forfanterie et sans légende.

Nicolas de Cues fut le premier à reconnaître la concordantia oppositorum comme un thème universel, thèse qui dérive directement de la coïncidence des attributs en Dieu chez Maître Eckhart.

Dans ses ouvrages De la docte ignorance (1440) et Apologie de la docte ignorance (1149), il développe sa théorie de la docte ignorance.
La connaissance (relative, complexe, finie) est incapable de saisir la vérité (simple et infinie). Toute science étant conjecturale, l’homme ne peut pas connaître Dieu grâce à elle. La vérité est au-delà de la raison, car la raison est incapable de résoudre les contradictions.
Il faut donc transcender la raison pour saisir la vérité par l’intuition. En Dieu, l’infiniment grand coïncide avec l’infiniment petit. Dieu est l’unité qui coïncide avec la trinité. Il enveloppe toute chose et est en même temps dans toutes les choses.
En comprenant le principe de la coincidentia oppositorum, notre « ignorance » devient « docte ».

Dans son ouvrage De pace fidei, il expose ses arguments en faveur de l’unité fondamentale des religions.

En raison du contexte historique difficile (chute de l’empire byzantin à cause de la prise de Constantinople par les turcs), ses idées n’ont pas eu de suite.

Erasme

1469-1536.
Bon chrétien et un humaniste sincère, Erasme refusait de contribuer à l’éclatement de la communauté chrétienne. Il exécrait la guerre, la violence verbale et l’intolérance religieuse.
Il croyait dans la nécessité d’une éducation plus rationnelle et rappelait sans cesse le grand profit que le christianisme aurait pu tirer de la culture classique.
Erasme s’attaqua aux abus et la corruption de l’Eglise, insistant sur l’urgence des réformes. Il fut assez favorable à Luther au début, bien que plus modéré. Quand les thèses de Luther furent déclarées hérétiques, il demanda aux théologiens catholiques de répondre aux interprétations de Luther plutôt que de les condamner. Cédant à Rome, et se sentant de plus en plus éloigné du luthéranisme, il finit par le critiquer.

Pour Erasme, la liberté de choisir entre le bien et le mal est la condition sine qua non de la responsabilité humaine. Si la volonté n’est pas libre, Dieu est responsable des mauvaises actions comme des bonnes. L’homme doit donc apprendre à choisir le bien et à éviter le mal.

Bibiographie

Etienne Trocmé, « L'Enfance du Christianisme ».
Etienne Trocmé, « Le christianisme des origines au concile de Nicée », dans Histoire des religions tome II, Folio essais.
Mircea Eliade, « Histoire des religions et idées religieuses », tomes I et II.
Jacques Le Goff, « Le christianisme médiéval en Occident du concile de Nicée à la Réforme », dans Histoire des religions tome II, Folio essais.