Les symboles chrétiens primitifs

Les douze apôtres et le zodiaque

Les douze apôtres sont parfois comparés soit aux douze heures du jour, soit aux douze mois de l’année. Le Christ ou l’Eglise sont alors assimilés au jour complet ou à l’année entière. Complétant cette symbolique annuelle, certains textes précisent que le prêche du Christ n’aurait duré qu’une année. Judas, le 12ième apôtre, clôt cette année par la mort du Christ, suivi de la résurrection.
Les auteurs concernés par ce thème sont, entre autres, Hippolyte de Rome, saint Ambroise, saint Augustin, Méthode d’Olympe, Astérios le Sophiste, les écrits pseudo-clémentins, … On retrouve aussi ce symbolisme astral des apôtres chez les gnostiques (en particulier Théodote, les simoniens et les ébionites). Il n’y a pas lieu de penser que ces différents auteurs dépendent les uns des autres.
Plus encore, les apôtres sont associés aux mois de l’année puis aux douze signes du zodiaque chez les gnostiques plus tardifs (Pistis Sophia, …), mais aussi chez Origène.

Cette symbolique ancienne viendrait du milieu judéo-chrétien. Les figures du zodiaque étaient représentées dans les synagogues palestiniennes dès le Ier siècle avant notre ère, comme motifs décoratifs dans l’art judéo-hellénistique. Ceci amènera les rabbins à le commenter symboliquement en y voyant l’image des douze patriarches. Chez Philon, ce symbolisme va jusqu’à une certaine mystique cosmique.
Dans la Genèse, certains patriarches sont comparés à des animaux. Dans le Livre des Jubilés, les douze patriarches sont assimilés aux douze mois.

Le signe du Tav

Le signe de croix tracé sur le front est un des rites les plus antiques de l’Eglise chrétienne. Saint Basile le mentionne, à côté de la prière vers l’Orient, parmi les traditions non écrites qui remontent aux Apôtres. La croix doit être tracée avec le pouce sur le front. Parfois elle est même tatouée.
Son usage le plus archaïque apparaît dans les rites baptismaux, où ce signe est une consécration du baptisé au Christ. Le mot sceau, sphragis, désigne le signe de croix inscrit sur le front. Le signe de croix jouait un rôle dans d’autres sacrements (la confirmation, l’extrême-onction et l’Eucharistie en particulier), mais aussi dans la vie de tous les jours pour son aspect de protection, en particulier contre les démons, prenant ainsi valeur d’exorcisme.

Si le signe de croix évoque aujourd’hui le gibet sur lequel le Christ a été suspendu, il avait à l’origine une autre signification. Le livre d’Ezéchiel annonce que les membres de la communauté messianique seront marqués au front du signe tav. En particulier, les esséniens le portaient au front. Dans l’Apocalypse, saint Jean indique que les élus seront marqués au front par le nom du Père.
Or, le tav, dernière lettre de l’alphabet hébreu, désigne Dieu, comme en grec l’oméga. Au temps du Christ, le tav pouvait être représenté par les signes + ou X. Ainsi le signe de croix dont étaient marqués les premiers chrétiens désignait pour eux le Nom du Seigneur, c'est-à-dire le Verbe, et signifiait qu’ils lui étaient consacrés.
En milieu grec, cette symbolique devenait incompréhensible, c’est pourquoi la croix fut interprétée autrement. Sous la forme +, elle fut considérée comme une représentation de l’instrument du supplice de Jésus ; sous la forme X elle fut prise pour la première lettre du nom grec du Christ. L’idée fondamentale reste cependant la même : il s’agit d’une consécration du baptisé au Christ.

La vigne et l’arbre de vie

Parmi les images catéchétiques de l’Eglise (le temple, le navire, le troupeau, …), l’une des plus archaïques est celle de la plantation. Ce thème a un caractère judéo-chrétien, supposition renforcée par les manuscrits de Qumrân dans lesquels il abonde.
Cette plantation se présente parfois sous la forme d’un jardin paradisiaque, parfois sous celle du Vignoble de Dieu. L’image est à distinguer de celle du Christ comme arbre de vie ou comme cep de vigne sur lequel se développent les rameaux ou les sarments.
Les thèmes sous-jacents de la vigne et de l’arbre de vie sont restés vivants dans le judaïsme.

Dans les textes, la plantation désigne une réalité collective : elle est plantée par Dieu ; elle comprend des plantes multiples ; elle remplit le Paradis. Cette plantation représente l’Eglise constituée de nombreux plants. Ces plants sont chacun un individu. Leur plantation dans le Paradis correspond au baptême, elle les fait membres de l’Eglise. Cette plantation est à des degrés divers l’œuvre du Père, du Seigneur, des Apôtres. A la plantation du Père s’opposent les mauvaises herbes, que n’a pas plantées le Père.

Le Verbe peut être comparé à la source du Paradis, ou à l’Arbre de Vie. En dehors du Paradis, le Verbe peut être un arbre planté aux bords des eaux par le Père. Ce thème baptismal remonte aussi au judéo-christianisme. Dans Ezéchiel, on peut interpréter les arbres de vie, poussant au bord du fleuve d’eaux vives, comme les justes de l’époque messianique.

Le thème du Christ lui-même comme arbre de vie est fréquent. Le peuple d’Israël a été comparé à un plant de vigne que Dieu a planté. Le christianisme reprend l’image, où le cep est le Christ, les sarments ou les grappes sont les fidèles, c'est-à-dire l’Eglise. On retrouve ici le thème paulinien de l’union de la tête et des membres. La croix et le bois qui la constitue sont aussi assimilés à l’Arbre de Vie.

L’image de la plantation par les apôtres a aussi été appliquée à l’activité missionnaire de l’Eglise.

L’eau vive et le poisson

Le terme « eau vive » peut avoir 4 significations qui ne sont pas forcément liées :

  • Au sens profane, il désigne l’eau de source par opposition à l’eau stagnante.

  • Au sens rituel, il désigne l’eau baptismale, et on retrouve cet usage dans un contexte très répandu au-delà du simple christianisme

  • Au sens biblique, il désigne Dieu comme source de vie

  • Au sens chrétien, il symbolise l’Esprit Saint.

On retrouve alors divers thèmes autour du baptême :

  • Les eaux primordiales de la Genèse, eaux créatrices qui sont en relation avec le thème de l’eau vive en tant qu’elles produisent des êtres vivants. On retrouve cet aspect caractéristique dans la typologie baptismale.

  • Le fleuve d’eaux vives suscitera le nouveau Paradis, comme les 4 fleuves avaient suscité le premier. Le baptême est alors un retour au Paradis. Ces 4 fleuves sont parfois identifiés aux 4 Evangiles.

  • Le thème du rocher dans le désert, d’où une eau vive jaillit. Cette image est associée à Jésus ou à Dieu lui-même

Un passage d’Ezéchiel a sûrement joué un rôle prépondérant dans la symbolique chrétienne du poisson : « Ces eaux s’en vont vers le district oriental ; elles descendent dans la plaine et entreront dans la mer ; et les eaux de la mer deviendront saines. Tout être vivant qui se meut, partout où entrera le double courant, vivra ; et là le poisson deviendra très abondant. Aux bords de cette met se tiendront les pêcheurs. » (Ezéchiel, XLVII, 8-11)

Le poisson figure le chrétien dans la symbolique chrétienne antique. On pourrait penser que ce rapprochement vient du fait que le mot poisson en grec est l’anagramme du mot Christ, mais le symbole remonte à plus loin. L’eau vive est celle dans laquelle il y a des êtres vivants, la présence de poissons dans l’eau signifie qu’il s’agit de l’eau vive. Ainsi si Dieu est source de vie, les poissons sont les chrétiens.

Jean est le seul auteur du Nouveau Testament à employer l’expression « eau vive », surtout pour symboliser l’Esprit Saint. C’est Jean qui, le premier, lie le rite judéo-chrétien du baptême dans l’eau vive et sa symbolique comme Esprit Saint.

Le navire de l’Eglise

L’Eglise est souvent assimilée à un navire. On retrouve cette symbolique, avec d’autres allégories, dans divers textes, comme par exemple l’Epître de Clément à Jacques : « Le corps entier de l’Eglise ressemble à un grand navire transportant par une violente tempête des hommes de provenance très diverse ». Dieu est le propriétaire du navire, le Christ le pilote, l’évêque la vigie, les presbytres les matelots, etc.
Tertullien et Hippolyte de Rome apparaissent comme ayant été, indépendamment l’un de l’autre, à l’origine des développements qui ont conduit à voir dans le navire soit le symbole de l’Eglise universelle, soit celui de l’église locale. Ce symbolisme a des racines judéo-chrétiennes, en particulier en relation avec le thème apocalyptique du navire comme figure d’Israël dans les Testaments des XII Patriarches.

D’un côté le navire représente une entité à sauver, et non un moyen de salut.

L’image du navire était très utilisée chez les grecs, mais assez peu dans la bible. La symbolique de la mer est utilisée dans l’Ancien Testament pour désigner les épreuves eschatologiques, soit sous un aspect personnel, soit comme épreuves pour Israël en entier. Ainsi le navire peut désigner aussi bien l’homme individuel que la communauté juive. Ce thème est repris dans l’apocalyptique juive. Voir également le Testament de Nephtali.
Dans le Nouveau Testament, le thème prend une importance nouvelle. La prédication galiléenne de Jésus et le rôle du lac de Tibériade donnent aux images maritimes un enracinement concret. Le thème du navire contenant les douze apôtres, comme celui des Testaments contenant les douze patriarches, vient de l’apocalyptique ; il s’y adjoint celui de l’intercession du juste au milieu de la tempête, qui est étranger au Testament. Chez Marc, la tempête désigne les épreuves eschatologiques dont seule peut délivrer la puissance de Dieu, obtenue par l’intercession des saints.

Le navire est aussi un symbole d’espérance.
Le navire est un symbole d’immortalité dans les monuments funéraires païens, grecs et romains, mais aussi égyptiens. Il est un symbole d’espérance sur de nombreuses gemmes et bagues. Il symbolise le voyage heureux de l’âme en cette vie et dans la vie future.
Au moment du Déluge, l’Arche de Noé est un instrument de délivrance eschatologique. Enfin, le navire avec mâture apparaît comme une figure de la croix salvatrice.

Le char d’Elie

Le mot oxéma qui, au sens propre, désigne toute espèce de véhicule, a un emploi très défini dans la langue philosophique des IV et V ième siècles. Remontant au Timée de Platon., il désigne le corps, en tant que véhicule de l’âme. Ce sens se retrouve chez les auteurs chrétiens : Clément d’Alexandrie, Méthode d’Olympe, Grégoire de Nysse.
Pour le néo-platonisme, le mot désigne non le corps terrestre mais les corps astraux que l’âme revêt successivement au cours de son ascension à travers les sphères planétaires, sens qui remonte aussi au Timée. Ici, le corps astral est intermédiaire entre le corps terrestre et l’âme. Ce corps astral, qui vient de l’éther, est ce qui permet à l’âme, en elle-même immobile, de circuler. On retrouve également cette conception chez Origène, pour qui l’âme a une incorporéité totale.
Enfin, la doctrine de l’âme comme véhicule du nous vient de Phèdre.

Une recherche sur le symbolisme de l’oxéma chez les Pères de l’Eglise nous fait remonter à un sens plus biblique : Dieu est porté par les séraphins, ceux-ci étant assimilés à des roues. Il s’agit donc du char de Dieu dans Ezéchiel, c'est-à-dire de la Merkaba. D’ailleurs, dans certains textes le mot merkaba est traduit par oxéma .
Un second thème biblique est celui du char d’Elie dans lequel celui-ci est enlevé au ciel. Le char est ici le moyen de l’ascension vers le Ciel, et en cela il est lié au baptême. Mais le mot oxéma est rarement employé pour désigner ce char.
Ces deux thèmes ont fusionné chez certains auteurs (Jean Chrysostome par exemple), aidés par le thème grec païen de l’apothéose conçue comme un enlèvement sur le char d’Hélios. Ce thème a été repris par les juifs et les chrétiens, en rattachant parfois le Christ au Soleil. Enfin, les textes grecs jouent sur la ressemblance des mots Elie et Hélios.

L’étoile de Jacob

Une prophétie de Nombres, XXIV, 17, est relative à l’étoile qui désigne le messie lui-même : « Je le vois, mais ce n'est pas pour maintenant ; je l'observe, mais non de près : De Jacob monte une étoile, d'Israël surgit un sceptre qui brise les tempes de Moab et décime tous les fils de Seth. »
Cette prophétie se présente avec une remarquable continuité dans un certain nombre de contextes précédant et suivant immédiatement le Nouveau Testament. Cette étoile est à rapprocher de l’étoile des mages de Matthieu II, 2, qui annonce la venue du messie. Dans l’Apocalypse, on trouve l’étoile du matin.
Au sein de la tradition la plus archaïque, l’étoile des mages a été mise en relation avec la prophétie de Balaam, qui fait partie des Testaments des XII Patriarches que le christianisme primitif a reçu de la communauté de Qumrân. Ces mages réfèrent à la confrérie iranienne des mages, Balaam lui-même ayant été identifié dans certaines traditions orientales avec Zoroastre lui-même. Le thème de l’étoile est lié aux pratiques astrologiques iraniennes, et l’apparition de l’étoile coïncide avec la conversion des Mages.
Après avoir été le signe donné aux mages, l’étoile est devenue un thème de la mission auprès des milieux où les mages étaient influents.

Il y a donc eu des contacts entre les mages, les esséniens et les premiers chrétiens. Il semble que le dualisme iranien ait influencé Qumrân dans leurs textes les plus tardifs. Or, la communauté des esséniens a été exilée à Damas après 63 av. JC, où elle a pu entrer en contact avec les mages.
C’est dans la ville de Kohba, proche de Damas, qu’une secte juive sadocite (liée aux essénien) a trouvé refuge. Tous les textes archaïques où l’on trouve des allusions à Nombres, XXIV, 17, paraissent être en contact avec cette région de Damas et Kohba. Les ébionites sont des convertis de l’essénisme, or ils étaient aussi présents à Kohba. Une tradition dit même que la conversion de Paul se serait faite dans cette ville.
Dosithée, le maître de Simon le Mage, était sans doute essénien. Simon lui-même est un mage, un disciple hétérodoxe de Zoroastre. Enfin, il semble que les hellénistes étaient des esséniens convertis.

Les allusions à l’étoile que nous trouvons dans le Nouveau Testament et la littérature judéo-chrétienne archaïque apparaissent bien liées à la lutte contre l’influence des mages menée par les missionnaires chrétiens venus de l’essénisme en Syrie et particulièrement à Damas.
L’histoire du thème de l’étoile montre que c’est à Damas que les sadocites exilés ont pris contact avec le dualisme iranien, que c’est là que cette influence en a entraîné certains au dualisme radical que est devenu le gnosticisme. Ils s’y sont également heurté pour la première fois aux gnostiques juifs et ont dû se défendre contre leur influence.

Bibliographie

Jean Daniélou, « Les symboles chrétiens primitifs ».

Mise à jour le Lundi, 31 Mai 2010 00:22