Maître Eckhart

Contexte

Importance du néo-platonisme

La transposition qu’a donnée Plotin des travaux de Platon a une grande importance pour les Pères de l’Eglise qui captent tout ce qui, dans l’hellénisme, leur apparaît comme une préparation au christianisme. Clément d’Alexandrie et Origène sont les précurseurs du néoplatonisme chrétien, et plus tard ce néoplatonisme se retrouve chez Grégoire de Nysse, ou même saint Augustin et Boèce.
Les sources philosophiques de la mystique médiévale sont au premier plan saint Augustin et le pseudo-Denys (dont une partie des œuvres est sûrement l’œuvre d’un néoplatonicien converti au christianisme).

La Germanie

La Germanie, dans son ensemble, n’est venue qu’assez tard au catholicisme.

Le pays se couvre d’abbaye après que Boniface y soit venu prêché la foi au VIII siècle.
Hiératique, austère, virile, la bénédictine sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179) rappelle, par son style grandiose et sombre, Ezéchiel et l’Apocalypse.

Au début du XIII siècle partout en Europe, les laïcs cherchent à embrasser un mode d’existence compatible avec leur piété : mouvement vaudois, humiliates, albigeois, …
Les femmes, en surnombre dans la société allemande, s’enthousiasment pour des idéaux plus haut. Elles se retirent dans le cloître. Certaines, formant le mouvement des béguines, se groupent en petites communautés. Elles filent et cousent pour gagner leur pain, soignent les malades, et surtout prient. Elles seront au début suspectées d’hérésies, mais seront défendues par de hauts religieux.
Les franciscains et les dominicains s’installent en Allemagne entre 1220 et 1230.
Mechtilde de Magdebourg (1207-1282) est la première mystique à rédiger en allemand. Visionnaire, elle est à la recherche de l’Epoux. Après avoir pénétré les arcanes de la divinité, cette âme connaît les tristesses de la nature humaine commune.
En 1267 Clément IV charge les Prêcheurs d’assumer la direction des moniales. Les monastères de femmes fleurissent an Allemagne. Mais le siècle est très éprouvé dans ces provinces…

Sa vie, son temps

1260-1327.

Né en 1260 dans un village de Thuringe, il entra très tôt au couvent dominicain. Elève brillant, il est envoyé à Cologne pour poursuivre ses études.
Vers 1300, il est envoyé à Paris, premier centre intellectuel de la chrétienté. Le temps est marqué par la lutte récente entre les séculiers et les frères prêcheurs, entre l’augustinisme et l’aristotélisme. Il quitte l’université en 1303, en possession du titre de Maître qui ne le quittera plus.
En 1307, il est nommé vicaire général de la Bohême, il parcourt alors la région de long en large, à pied.
Vers 1310, il refait un séjour à Paris de quelques années. Un peu plus tard il enseignera à Cologne.
Rares y sont les hommes d’études, comme Eckhart, qui s’appliquent à la contemplation des choses d’en haut et ne cèdent pas à la prétention, l’éloquence facile et les attraits de l’argent.

La mystique rhénane après Maître Eckhart

La période qui suit la mort d’Eckhart est très troublée, avec les luttes d’influences entre les familles dirigeantes d’Allemagne et les papes, la misère matérielle qui pèse sur le peuple et les fléaux naturels qui se déchaînent.
D’un côté les processions des flagellants se multiplient, très vite condamnées, d’un autre côté les « amis de Dieu » se regroupent, plein de bonne volonté et de piété. Ils désirent se soutenir réciproquement et s’encourager dans leur voie : ils se communiquent des manuscrits, s’échangent des livres pieux, …

Dès la génération suivant la mort d’Eckhart, il devient difficile de démêler ce qui lui appartient en propre de ce qui lui est attribué. Mais au moins deux de ses disciples transmettent authentiquement sa pensée : Tauler et Suso.

L’œuvre

La difficulté des thèses d’Eckhart a provoqué de nombreuses interprétations erronées de son message. Il fut accusé d’hérésie en 1321, et en 1329 une partie de ses œuvres fut condamnée. Son influence resta limitée.

Les textes

Maître Eckhart a laissé une œuvre latine et une œuvre allemande. L’œuvre latine a une grande importance parce qu’elle représente la base doctrinale, méthodiquement exposée, des sermons et des traités allemands.

Il rédige sa grande œuvre, Opus Tripartitum, vers la fin de sa vie lorsqu’il enseigne, afin de réunir à l’intention de ses élèves ses interprétations originales et inaccoutumées des 2 Testaments.
Il ne reste quasiment rien des deux premières parties de cette œuvre. La troisième partie, l’Opus expositionum, se divise en deux parties. Dans la première Eckhart commente les Testaments pour mettre en lumière sa doctrine sur l’être, la grâce et les rapports entre Dieu et l’âme. La seconde contient des sermons, destinés à un auditoire de professeurs et d’étudiants.

De ses commentaires, il n’en reste que 6. Ses sermons se retrouvent dans plus de 200 manuscrits, ce qui rend l’authentification et la détermination du texte original difficile.

La mystique

Le divin

Dieu est l’être en soi, la plénitude de l’être. Il n’est connu qu’en lui-même et par lui-même. Pour tout ce qui est étranger à sa nature, il reste le Dieu caché. Il transcende tout concept et tout terme que nous pouvons lui appliquer.

Eckhart désigne par « Dieu » (Gott) le Dieu trinitaire, créateur, et par « Déité » (Gottheit, Grunt) l’essence divine, origine de la diffusion des trois Personnes. Dieu et la Déité diffèrent par l’agir et le non agir.

La distinction entre Dieu et Déité est due à notre mode de compréhension, car il ne peut y avoir d’antériorité en ce qui n’a ni commencement ni fin. C’est par rapport aux choses que la Déité devient Dieu : « Dieu devient Dieu lorsque les créatures disent : Dieu ».
La Déité reste absolument innommée par tous les termes qu’on lui applique. C’est un être plus élevé que tous nos concepts humains.

Le monde

Pour Eckhart, comme pour saint Thomas et toute la scolastique, les idées des choses créées sont en Dieu, acte pur, en tant qu’exemplaire éternel : ni différentes de Dieu, ni différentes l’une de l’autre.
L’action de Dieu étant identique à sa substance, Dieu a créé toutes choses dans le commencement absolu de son éternité. Tout est créé passivement au même moment au début du temps, restant en Dieu.
La manifestation des choses, création active, est plus tardive et non synchrone. Il tire ses créations du néant pour qu’elles reçoivent et aient l’être en lui. Tout ce qui n’est pas dans Dieu, mais à côté ou en dehors de Dieu, n’est pas.
Transcendant au monde, Dieu lui est aussi immanent.

L’âme

Dieu est l’être en soi, en qui l’essence et l’existence coïncident, et l’être de la créature n’est qu’un être participé. Rien de si semblable et de si dissemblable que Dieu et la créature.

« Tout ce que Dieu voit, il le voit en lui-même. C’est pourquoi Dieu ne nous voit pas quand nous sommes dans le péché. Dieu nous connaît donc dans la mesure où nous sommes en lui, c'est-à-dire dans la mesure où nous sommes sans péché. »

Parce que Dieu est à l’intérieur de la créature et la pénètre, celle-ci se nourrit de lui ; en même temps elle aspire à lui parce qu’il lui est extérieur. L’âme désire Dieu. Issue de lui, elle doit retourner à lui qui est sa fin comme il est son commencement.
Il n’y a pas d’élitisme chez Eckhart, tout le monde peut s’ouvrir à la grâce avec de la bonne volonté.

L’âme est spirituelle, à l’image de Dieu et de la race de Dieu.
Elle contient un « quelque chose », une partie, le « centre de l’âme » ou « l’esprit de l’âme » comme l’appelle sainte Thérèse d’Avila. La partie la plus intérieure (le fond, grunt) et la plus élevée, l’étincelle de l’âme.
Cette étincelle, c’est l’empreinte que Dieu a laissée de lui-même et qui est capable de l’accueillir.
Ce que la grâce sanctifiante opère dans l’étincelle de l’âme, c’est la naissance du Verbe. Le Logos, Fils unique de Dieu, a pris corps de chair, est devenu le Christ, pour que les hommes, justifiés par la grâce, retournent à Dieu en lui et par lui. Cette doctrine de la naissance du Verbe dans l’âme qui s’est renoncée est au cœur même de la mystique d’Eckhart, le foyer qui l’éclaire entièrement.

Le détachement

Contrairement à la tendance générale prônant l’abandon du monde lors de la recherche du rapprochement avec Dieu, Eckhart proclame et justifie théologiquement la possibilité de réintégrer l’identité ontologique avec Dieu tout en restant dans le monde. Un détachement est tout de même nécessaire. Pour que l’âme trouve Dieu, il faut qu’elle se dépouille de toute attache hors de Dieu, c'est-à-dire des choses terrestres, des passions et de la volonté propre.

A l’âme ainsi renoncée, Dieu accorde la grâce, il se déverse dans l’âme. Cette union de l’âme à Dieu, si difficilement descriptible, est un état violent et bref donné dans l’extase, un « rapt de l’âme ».
Depuis saint Bernard, ce sont les images du Cantique des Cantiques qui ont été le plus souvent employées dans la mystique occidentale pour évoquer cette union. On parlera de « noces spirituelles », de fiançailles et de mariage. Mais Eckhart ignorera cette mystique nuptiale. Pour sa part, il fait preuve d’une discrétion extrême quand à ses expériences mystiques d’extase. Ses textes font plutôt allusion à une possession de Dieu tranquille et permanente.

Les dons de Dieu ne sont pas être à nous en propres, Dieu peut les reprendre. Nous devons donc posséder toutes choses comme si elles nous étaient prêtées. Dieu veut être notre seul et absolu bien. Dieu donne à chacun selon ce qui lui convient et vaut le mieux pour lui. C’est le signe d’un cœur faible d’être joyeux ou triste en raison des choses éphémères de ce monde.
Si nous nous détachons de toutes les choses extérieures, Dieu nous donnera en échange tout ce qui est au ciel, et le ciel avec toute sa puissance.

« Pour accueillir Dieu comme on le doit, il faut l’accueillir également en toutes choses, dans les peines comme dans la satisfaction, dans les larmes comme dans la joie. En toutes choses, il doit être le même pour toi. »
« Lorsque nous sommes élevés au-dessus de toutes choses et que tout ce qui est en nous est porté en haut, rien ne pèse sur nous. Ce qui est au-dessous de moi ne pèse pas sur moi. Si je tendais uniquement vers Dieu, de sorte qu’il n’y ait que Dieu au-dessus de moi, rien ne me semblerait pénible et je ne serais pas si facilement affligé. »

Le mystère du Christ en nous

La doctrine d’Eckhart est essentiellement celle de l’identification au Christ médiateur, chef du corps dont les chrétiens sont membres, que la théologie moderne a nommé doctrine du corps mystique. Mais son thème de prédilection, c’est le mystère du Christ en nous.

Le Père engendre son Fils dans l’éternité, semblable à lui-même.
« Le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu » : il était identique à lui dans la même nature. Je dis de plus : Il l’a engendré dans mon âme. Non seulement elle est près de lui et de même il est près d’elle, mais il est en elle, et le Père engendre son Fils dans l’âme de la même manière qu’il l’engendre dans l’éternité, et non autrement. Il lui faut le faire, qu’il en ait joie ou peine. Le Père engendre sans cesse son Fils et je dis plus encore : il m’engendre en tant que son Fils et le même Fils. Je dis davantage : il m’engendre non seulement en tant que son Fils, il m’engendre en tant que lui, et lui en tant que moi, et moi en tant que son être et sa nature. Dans la source la plus profonde, je sourds dans le Saint-Esprit ; c’est là une vie, un être, une opération. Tout ce que Dieu opère est un ; c’est pourquoi il m’engendre en tant que son Fils, sans aucune différence. (Justi vivent in aeternum)
Eckhart rattache ces propos à la doctrine paulinienne de l’identification au Christ.

Quand le Verbe naît dans l’âme, la transformant en essence divine, l’homme est élevé au dessus du temps dans l’éternité et opère une même œuvre avec Dieu.
L’âme correspond alors à son exemplaire éternel en Dieu. Elle s’est unie à l’Un dans son essence, au niveau de la source insondable, de l’origine. Elle participe à son immuable éternité.