Chamanisme

Introduction et états des lieux

Le terme de chamanisme a été construit à partir du mot ‘saman’ utilisé par les Toungouses, petite population de la Sibérie orientale. Le saman est « celui qui sait », ou encore celui qui « bondit, s’agite, danse ». L’usage de ce terme a été généralisé par les ethnologues et autres savants à toutes les ethnies du monde.

Les terminologies de chaman, medecine-man, sorcier ou magicien ont été souvent indifféremment utilisées pour désigner certains individus doués de prestiges magico-religieux des peuples primitifs, ou dans des sociétés plus « civilisées » pour désigner des éléments archaïques résiduels. Ces imprécisions ont malheureusement fait perdre au mot son véritable sens.

Le chamanisme est une technique de l’extase fortement liée aux esprits et aux âmes ; à la fois mystique, magie et « religion » au sens large du terme.
Le chamanisme est l’héritier de nombreuses traditions archaïques de la préhistoire, qui se sont bien entendu transformées avec le temps. Du chamanisme de l’époque paléolithique on conserve, par exemple, des peintures rupestres datant de ? 13.000 – 2000.
Par delà la diversité des rituels, il existe un noyau du chamanisme et aux cultes de possession. Tous ces rites sont très codifiés, et nécessitent de la part de l’exécutant un réelle lucidité pour certaines actions difficiles (danses, activités à la limite du fakirisme, …).

Les chamans sont des « élus » et, comme tels, ils ont accès à une zone du sacré inaccessible aux autres membres de la communauté. La technique chamanique par excellence consiste dans le passage d’une région cosmique à une autre : de la Terre au Ciel, ou de la Terre aux Enfers. Le chaman connaît le mystère de la rupture des niveaux. L’élément spécifique du chamanisme est l’extase provoquée pour l’ascension au Ciel ou la descente aux Enfers de l’âme du chaman. Le prestige et la puissance du chaman dérive exclusivement de sa capacité extatique.

Les chamans se singularisent au sein de leurs sociétés respectives par certains traits qui, avec une vision moderne, peuvent être vus comme des signes d’une « vocation » ou d’une « crise religieuse ». Leurs singularités les tiens à l’écart de la communauté.
Les chamans sont assez majoritairement des hommes. Les femmes chamans sont plutôt « noires », c'est-à-dire liées aux esprits chtoniens. En général, elles sont moins puissantes que les chamans hommes.

Les chamans veillent sur les âmes de leur communauté. Le chaman est un grand spécialiste de l’âme humaine ; lui seul la « voit », car il connaît sa « forme » et sa destinée. Or, le sacré est toujours lié à un « au-delà ». Le seul moyen de sortir du monde est de passer à travers le voile de la mort. L’extase est l’expérience concrète de la mort rituelle ou, en d’autres termes, du dépassement de la condition humaine profane. Ainsi la transe du chaman est son moyen premier d’agir.
L’obtention des états de transe passe par le chant, le tambour, l’appel aux esprits, l’imitation du chant des oiseaux, … C’est aussi un spectacle ouvrant l’imagination vers le monde des esprits et des dieux.

La typologie la plus classique établit une distinction nette entre chamanisme et possession : contrairement au possédé, le chaman maîtrise ses « esprits », il communique avec eux (morts, démons, esprits de la nature, …) sans pour autant se transformer en leurs instruments.
Mais vouloir catégoriser ces phénomènes est une démarche trop rigide pour englober toutes leurs subtilités. Il y a une imbrication entre possession et chamanisme, aucunement une opposition.

Le chamanisme est très répandu sur l’ensemble du globe, mais domine surtout en Asie centrale et septentrionale, ainsi que dans les régions arctiques. On le retrouve également en Afrique, Australie, Amazonie, Arctique ou encore chez les Amérindiens.
La présence du chamanisme dans une zone n’implique pas que la vie religieuse locale se soit cristallisée autour de lui. Généralement, le chamanisme coexiste avec d’autres formes de magie et de religion.
La possession et le chamanisme sont des phénomènes inclus dans leur environnement socioculturel. Loin de dessiner une forme d’isolat social, les cultes sont en étroite relation symbolique avec la culture dans laquelle ils s’enracinent. Dans les sociétés pluriculturelles, les chamans/possédés jouent un rôle de « passeur culturel », établissant un pont entre les différentes cultures.

A cause de la domination des grandes religions universalistes et de l’emprise du progrès technique, de nos jours le chaman/possédé se cantonne de plus en plus au domaine thérapeutique, celui de la condition personnelle de l’individu.

Les esprits et le monde

A l’évidence le monde est imparfait. A la différence des religions du salut, chamanisme et possession ne parlent ni d’un monde à sauver ni d’un au-delà meilleur. Il y est seulement question d’un moyen donné aux hommes pour faire face à une imperfection irrémédiable.

Partageant le même monde que les hommes, les esprits sont proches d’eux, sensibles à leurs actions et intéressés par un contact. La surnature est anthropomorphisée : elle est une projection de ce monde-ci. Les êtres qui la peuplent sont souvent animés par les mêmes pensées et les mêmes passions que les hommes qui les ont imaginés.
Il y a maintes familles et catégories d’esprits et génies, mais au-delà de ces catégories complexes, très variées et changeantes, ils incarnent cet infini, ce sacré, si proche, fondu dans ce qui ne se maîtrise pas mais parfois s’apprivoise.

Mais les esprits sont profondément ambivalents. En général le monde des esprits est regardé comme ni bon ni mauvais. Il existe des entités volontiers favorables aux humains, d’autres non. Même dans les cas qui semblent assez nets, les entités bénéfiques se retournent parfois contre les hommes et inversement les entités néfastes deviennent protectrices.
Les plus grands désordres sont liés aux esprits les plus éloignés, les plus étrangers à la sphère domestique, ceux qui sont également les plus puissants. Le Sauvage dévolu aux esprits n’est pas l’absolu autre part, l’inconnu. Il est le proche ailleurs, il occupe toute la marge qui enserre l’univers du quotidien.

Les religions dualistes, dans leur volonté de lutter contre le chamanisme et les cultes de possession, ont eu tendance à diaboliser les esprits. En effet, la symbolique traditionnelle du désordre n’a pas réellement sa place dans les visions dogmatiques de l’opposition du Bien et du Mal. Cette assimilation au diable est excessivement simpliste, même si elle est relativement bien acceptée par les spécialistes de l’invisible.

Les esprits protecteurs des chamans

Voir les esprits est le signe de l’acquisition d’une « condition spirituelle », qu’on a dépassé la condition humaine profane. Les esprits peuplant la vie du chaman sont de nature et de puissance très diverses : âmes de morts, ancêtres, esprits animaux, femmes, démons, êtres célestes, dieux et êtres semi-divins, …
Un chaman « blanc » est associé travaille plutôt avec les esprits bons (plutôt célestes), un chaman « noir » avec les esprits mauvais (plutôt telluriques).

Les esprits familiers, auxiliaires ou gardiens sont les entités mineures protégeant ponctuellement le chaman dans son extase.
Les esprits protecteurs ont un lien plus fort avec le chaman. Le chaman possède un esprit protecteur qui est en quelque sorte son alter ego. Entre l’adepte et son génie-maître, un lien s’établit qui n’exprime ni dépendance ni soumission, mais plutôt l’idée d’une alliance acceptée et assumée.
Les êtres divins sont les plus puissants, le chaman traite avec eux sans les dominer, avec respect et crainte.

Il existe un lien puissant entre expérience extatique et émotion sexuelle. Il n’est donc pas rare de trouver des éléments érotiques et sexuels entre le chaman et son esprit protecteur. Le fait de coucher régulièrement avec un être céleste, une femme-esprit, renforce la condition semi divine du chaman. Elle est une inspiratrice et l’auxiliaire du chaman.
L’alliance avec l’esprit peut parfois revêtir la forme d’un véritable mariage. Les femmes-fées éprouvent une vive jalousie à l’égard des femmes humaines. Tout en protégeant leurs amants, elles tentent également de se l’accaparer. Ce motif du mariage - réel ou mystique – apparaît dans toutes les configurations du chamanisme. Le mariage est la forme la plus aboutie et la plus significative de l’alliance pouvant s’établir avec la surnature si dangereusement ambivalente. Le mariage incarne la maîtrise du désordre, car il montre qu’il est possible de substituer un lien d’équilibre harmonieux à la relation initiale placée sous le signe de la domination et des tourments.
Si le mariage est possible, le divorce l’est aussi. L’existence de rituels de séparation prouve que l’alliance avec la surnature n’est pas un système fermé, invariable, définitif.
Cependant, n’importe qui peut avoir des rapports sexuels avec les femmes-esprits, sans acquérir pour cela les pouvoirs magico-religieux des chamans. C’est réellement l’instruction reçue pendant des années, ainsi que la mort et la résurrection initiatique, qui font la différence et consacrent le chaman.
Ce rôle des femmes fées est peut-être un vestige de conceptions matriarcales archaïques.

Les animaux-esprits rejoignent le rôle des âmes des ancêtres : ils portent le chaman dans l’au-delà (Ciel, Enfers), lui révèlent les mystères, l’instruisent, etc. Ainsi, qu’il soit l’« ancêtre » mythique ou le « maître de l’initiation », l’animal-esprit symbolise une liaison réelle et directe avec l’au-delà.

L’alliance avec les esprits

Le pacte avec les esprits doit être réactualisé périodiquement. Le chamanisme ne connaît pas de temples ou d’églises destinés à durer. Le fait que les offrandes soient périssables (nourriture, sang) n’est pas indifférent : aux initiés de veiller à leur renouvellement régulier. Propre à être régénérée périodiquement, même en dehors du cadre des rituels, l’offrande alimentaire permet en outre la communion des hommes.

Plus les esprits sont sauvages, plus ils sont puissants et plus ils sont porteurs de désordre. Les élus qui travaillent avec eux doivent tous faire état d’une initiation particulièrement longue et douloureuse, caractérisée par des fuites prolongées et des attaques gravissimes de « rage ». Avec ces esprits, la menace d’un ensauvagement définitif plane. Cette dangerosité latente est toujours présente dans les théâtralisations rituelles.

La négociation

Pour les chamans/possédés, le premier objectif est d’ouvrir le canal de communication avec les esprits. Le recourt à des substances ingérées ou inhalées (sang ou les plantes psychotropes par exemple), dont la fonction est de signifier à la collectivité l’ouverture du corps et de l’esprit sur le monde invisible, est universellement avéré. Mais de tels rites déclencheurs n’ont aucune portée en eux-mêmes, hors cette fonction sémiotique.

La mission du chaman est de négocier avec la surnature. A lui de fixer la quantité nécessaire des sacrifices et d’offrandes pour rassasier un esprit malfaisant. La négociation doit impérativement demeurer le pivot de l’alliance avec les esprits, ces derniers essayent évidement de profiter au maximum des humains.
Certaines cérémonies reposent sur une théâtralisation dramatique de cette négociation, et à la fureur de l’esprit tourmenteur répond parfois la colère de l’allié humain mécontent de la rupture du pacte de non-agression. Les éléments guerriers que l’ont retrouve parfois chez les chamans s’expliquent par la nécessité du combat contre les démons.
Le chaman dialogue avec ses esprits auxiliaires (ou les esprits) dans une langue secrète. Cette langue des esprits est apprise pendant l’initiation. Le « langage des animaux » en est une variante, elle imite le son des animaux avec qui le chaman communique. Les oiseaux étant traditionnellement des psychopompes (de par leur lien avec le ciel), ce langage est souvent un « langage des oiseaux ». Parler avec les esprits revient à communiquer avec l’au-delà et avec les Cieux.

Tous les alliés prennent soin de préserver une relation harmonieuse avec la surnature au terme de leurs rituels de séparation. En ça, les chamans/possédés se placent à l’opposé des mécanismes d’exorcisme qui contraignent par la force brutales les « diables » à sortir du malade. D’un côté, tout ce qui brûle et agresse : sel, eau bénite, soufre consumé et formules d’expulsion. De l’autre, ce qui peut séduire, amadouer : parfum, sang sucré, chants et danses, promesses, …

Rituels chamaniques

La carrière du chaman démarre par trois étapes. Tout commence par son élection en tant que futur chaman. Le néophyte suit alors une initiation, qui s’achève sur une cérémonie de confirmation.
Les multiples pouvoirs du chaman sont le résultat de ses expériences initiatiques, qui lui apprennent la précarité de l’âme humaine et les moyens de la défendre.

Les rituels sont construits selon un scénario précis qui permet de mettre en scène le pouvoir du chaman/possédé sur les esprits, ainsi que la réalité de sa captation du surnaturel. S’ensauvager, puis devenir autre, sont les temps forts de cette démonstration publique. Toute l’efficacité et la légitimité de la parole inspirée en découlent.
En effet le rituel crée un espace sémantique propre, de nature à opérer un passage entre un acte de communication et un acte de métacommunication. Dans cet espace, le chaman possède un pouvoir dont il ne jouit pas dans la vie quotidienne : ce n’est pas le chaman qui parle, mais l’entité qui s’exprime à travers lui. Pour être acceptable, la vérité proférée à ce moment là doit être impersonnelle, déshumanisée.

L’ensemble du rituel se présente comme un espace de transgression, de subversion. La logique symbolique prédomine, donnant son sens premier à tous les actes, si délirants puissent-ils sembler.

Le recrutement ou l’élection, l’instruction

Souvent la carrière chamanique est redoutée. On ne s’y engage que si on n’a pas d’autres choix. La résistance à l’« élection divine » s’explique par l’attitude ambivalente de l’homme envers le sacré.

Un enfant, un adolescent ou même un homme plus âgé peut s’engager dans la voie chamanique de plusieurs manières :

  • par la transmission héréditaire de la profession chamanique (en ligne masculine ou féminine) ;

  • par la vocation spontanée (l’appel ou l’élection), qui peut se manifester très tôt, ou plus communément à la maturité ;

  • beaucoup plus rarement, par la volonté propre de l’individu ou du clan.

Partout, on constate la coexistence du chamanisme héréditaire avec un chamanisme octroyé directement par les dieux et les esprits. La vocation spontanée peut décider en peu de temps de la carrière d’un chaman, et passe par : une élection divine (foudre, accident frappant, …) ; une élection par les esprits ancêtres ; des rêves ; la maladie, l’épilepsie, les crises hystériques, …

La « maladie de sélection » est pensée autant en termes de comportements asociaux (solitude, rêverie, …) qu’en termes de symptômes physiologiques topiques (fièvres et convulsions, apathie et état morbide, etc.). Le parcours initiatique de chaque initié est construit selon le modèle de la déviance inspirée. Il comporte de traverser une phase de vie dissolue ponctuée par l’errance et la déchéance.
L’initiation permet au prétendant chaman de maîtriser sa maladie (mentale ou physique). Mais souvent, les maladies, les rêves et les extases, plus ou moins pathogènes, constituent en elles-mêmes une initiation. Elles transforment l’homme profane d’avant le « choix » en un technicien du sacré.
Plus le chaman/possédé peut faire état d’un désordre initiatique grave et dramatique, plus grande sera jugée sa compétence.

Un candidat chaman n’est reconnu comme tel qu’après avoir reçu une instruction complexe assumée par les esprits et les vieux maîtres chamans. L’instruction des chamans peut avoir lieu au cours des rêves. Cet enseignement est double :

  • D’ordre traditionnel (techniques chamaniques, noms et fonctions des esprits, mythologie et généalogie du clan, langage secret, etc.). Cet enseignement est de nature ésotérique.

  • D’ordre extatique (rêves, visions, transes, etc.). L’extase est décisive et obligatoire, un chaman ne pouvant pas avoir d’extase est éliminé.

C’est cette double initiation (extatique et didactique) qui le transforme d’un névrosé éventuel en un chaman reconnu par la société, et qui valide ses pouvoirs.

Le rôle des âmes des morts dans l’élection d’un futur chaman est très important. Elles les instruisent, parfois en prenant possession du néophyte. Elles le préparent à des révélations ultérieures.
Les âmes des morts, quel qu’ait été leur rôle dans le déclenchement de la vocation ou de l’initiation des futurs chamans, ne créent pas cette vocation par leur simple présence (possession ou non), mais ont divers rôles possibles :

  • servir au candidat de moyen pour entrer en contact avec les êtres divins ou semi-divins (par les voyages extatiques au Ciel et aux Enfers, etc.) ;

  • rendre le futur chaman capable de s’approprier les réalités sacrées accessibles seulement aux défunts ;

  • transmettre un message surnaturel hérité d’un illud tempus mythique.

La cérémonie d’initiation

La grande cérémonie d’initiation a lieu à la fin de l’instruction du candidat, elle le confirme dans son nouveau rôle de chaman. Certaines ethnies ont pût connaître plusieurs cérémonies d’initiation, marquant les étapes successives dans la carrière des chamans.

Les rêves et récits initiatiques sont très riches, leurs éléments sont cohérents et s’encadrent dans un système symbolique précis. Morphologiquement, les épreuves initiatiques des futurs chamans appartiennent de la grande famille des rites de passage. Ce qui singularise l’initiation chamanique est l’importance capitale accordée à l’expérience intérieure, extatique.
Les cérémonies qu’impliquent le passage d’une classe d’âge à une autre ou l’admission dans une « société secrète » quelconque présupposent toujours une série de rites qui peuvent se résumer par la mort et résurrection du candidat.

Les expériences extatiques (rêve, maladie ou cérémonie d’initiation) décidant de la vocation du futur chaman comportent donc l’élément central initiatique : souffrance, mort et résurrection symboliques du néophyte.
Le contenu des expériences extatiques initiales, bien qu’il soit assez riche, comporte presque toujours un ou plusieurs des thèmes suivants :

  • Période d’isolement, de ségrégation.

  • Tortures et des blessures rituelles, symbolisant la mort.

  • Morcellement du corps exécuté sous diverses formes (dépècement, taillade, ouverture du ventre, cuisson ou passage par le feu, etc.) auquel le chaman assiste en spectateur. Le morcellement est suivi d’un renouvellement des organes intérieurs et des viscères. Ces nouveaux organes, liés à l’au-delà, permettront au chaman d’y avoir accès, ils ouvrent la porte du monde surnaturel.

  • Des éléments (cristaux, pierres, …) sont insérés dans le corps, lui conférant la puissance magiques.

  • Ascension au Ciel et dialogue avec les dieux ou les esprits, comportant un enseignement. Dans certains rites d’initiation publique, l’initié doit grimper sur un symbole de l’Arbre du Monde, ce qui lui ouvre l’entrée au Ciel.

  • Descente aux Enfers et entretien initiatique avec les esprits et les âmes de chamans morts.

  • Révélations diverses d’ordre religieux et chamanique (secrets du métier).

  • La vie passée est oubliée. Cette amnésie est parfois réellement simulée. Le néophyte peut porter un nouveau nom, devoir parler une nouvelle langue, …

Lors de la montée et/ou la descente, le chaman peut rencontrer et/ou être aidé par son esprit auxiliaire. Parfois l’initiation comporte une montée et une descente.

Anarchie et furie

Le climat d’anarchie est consubstantiel au rituel. Il appartient à cette scénographie rituelle de rappeler un principe récurrent : on ne s’allie pas avec la surnature de son plein gré.
Les manifestations de la furie et de l’altérité des adeptes sont frappantes. Que la conscience du chaman/possédé soit ou non altérée par un mécanisme psycho-physiologique ne modifie en rien le déroulement du rituel type.

Dans l’espace dévolu à la possession, nobles, membres des classes supérieures, forgerons, artisans et anciens esclaves se côtoient librement. Bien plus, la cérémonie repose souvent sur un processus d’inversion du pouvoir.

Les élus de la surnature se voient donc, dans un premier temps du rituel, emportés par une force supérieure lors d’une lutte difficile et douloureuse. Cette phase met en scène la victoire des esprits sur l’homme.
Le déchaînement est aussi bien verbal que gestuel. La bête figurée lors de la rage n’est jamais paisible : sa sauvagerie est toujours débordante. La furie des élus peut même être contagieuse dans l’assistance. On peut y voir un noyau irréductible du chamanisme. Le registre des métamorphoses inclut de nombreux personnages, mais le motif de l’ensauvagement est primordial. Cette furie n’est pas étrangère à une certaine énergie sexuelle, à une vigueur génésique. Autant durant le rituel que dans la vie de tous les jours l’omniprésence de cette sexualité débridée est sensible.

Pour exprimer l’idée d’une métamorphose de l’élu des esprits, bien des rituels adoptent des mises en scène spectaculaires : costumes, altération du caractère visible à travers des expressions exagérées, façon de se mouvoir, changement de façon de parler (vocabulaire, tonalité, ou même langue, rendant parfois les propos inintelligibles), … Ces altérations vont parfois au-delà des limites physiques : une initiée vieille et ayant du mal à se mouvoir se met à danser gracieusement, … Parfois un même initié connaît plusieurs possessions successives, avec des « personnages » clairement différents à chaque fois.

Contrôle

Au terme de son initiation, l’adepte acquiert une certaine maîtrise lors de la possession pendant les rituels. Cette possession maîtrisée est une certaine forme de lucidité accrue que l’adepte garde sur son propre état. Pour débordante et dangereuse qu’elle soit, la force d’ensauvagement ne saurait submerger totalement le chaman/possédé. A lui, donc, après cette première phase du rituel, de démontrer son pouvoir de contrôle.
Même au moment le plus paroxystique du déchaînement, il est possible de suivre l’inscription de la gestuelle dans le strict cadre du rituel. Ces signes de contrôle renvoient à plusieurs registres. En premier lieu, celui de la grammaire propre à chaque rituel au regard de laquelle le corps qui danse n’est pas libre de ses mouvements. En second lieu, le registre du respect des conventions sociales du rituel.

Les signes de contrôle les plus spectaculaires sont incontestablement ceux démontrés lorsque l’allié des esprits « offre » son corps. Les exploits physiques, proches du fakirisme, contribuent à l’efficacité du rituel et sont un rouage de l’adhésion collective. Nul initié ne saurait revendiquer une alliance aboutie avec les génies les plus forts s’il n’est en mesure d’en apporter une preuve par le corps.

Le rôle du sang

Le sacrifice et la relation au sang, fluide vital par excellence, sont fondamentaux dans les rituels. L’ordre des choses terrestres repose sur la circulation de la force vitale véhiculée par le sang.

Le sang est très ambivalent : il est à la fois ce qui souille et purifie, ce qui pollue et nettoie, ce qui rend malade et guérit. Le sang est aussi bien synonyme de violence extrême que d’alliance durable (via le pacte de sang). Son versement peut s’effectuer sous les deux formes opposées de la tradition (la liturgie sacrificielle) et de la transgression (la sorcellerie).

Les esprits se nourrissent de sang, les hommes se contentant de la chair. Le sucre est parfois utilisé en substitut du sang. A l’opposé, un sacrifice où le sang est évité, avec une viande « propre », sans sucre, est plutôt caractéristique des sacrifices de type liturgique.
L’ingestion ou le contact avec le sang, souvent assimilés à une souillure dans les traditions, sont des signes d’élection pour les chamans/possédés.

Le sacrifice de sang a une dimension supplémentaire. Outre la symbolique du fluide vital, le corps animalisé et/ou ensanglanté du chaman/possédé est lui-même offert en sacrifice à l’esprit.

Mythes, symboles et rites parallèles

Le symbolisme du costume et du tambour chamanique

Le costume chamanique constitue en lui-même une hiérophanie et une cosmographie religieuse : il révèle non seulement une présence sacrée, mais aussi des symboles cosmiques et des itinéraires métapsychiques. Examiné attentivement, le costume découvre le système du chamanisme avec la même transparence que les mythes et les techniques chamaniques. Le costume, dans ses détails pratiques, varie beaucoup selon l’ethnie et les visions cosmologiques qui lui sont propres.

Le costume représente, en lui-même, un microcosme religieux qualitativement différent de l’espace profane environnant. Il est imprégné, par la consécration, de forces spirituelles multiples et en premier lieu d’« esprits ». La révélation du costume, sa préparation, son entretien, s’accompagnent des mêmes modes et précautions que tout « objet sacré », mélangeant crainte, appréhension et respect. Le simple fait de porter ce costume permet de transcender l’espace profane.

Au moyen de tous ses ornements, le costume chamanique tend à pourvoir le chaman d’un nouveau corps, magique, souvent en forme d’animal.
Les animaux évoqués sont majoritairement l’oiseau, puis le renne ou le cerf, et enfin l’ours. L’oiseau est majoritaire, pour l’importance accordée au vol du chaman. On retrouve plumes, pattes, ailes, casque évoquant la tête, voir même squelette d’oiseau complet en fer chez les yakoutes.

Certains objets sur le costume du chaman imitent ou évoque le squelette humain, celui du chaman lui-même, ou un mélange entre un squelette humain et celui d’un animal (oiseau). L’imitation est parfois en métal (fer, airain, …).
Ce squelette proclame le statut spécial (mort et ressuscité) de celui qui le revêt. Il résume et réactualise le drame de l’initiation. Il peut représenter également l’archétype du premier chaman.

L’utilisation des masques est assez rare dans le chamanisme, car le costume lui-même remplit déjà un rôle similaire. Dans beaucoup de régions du globe, les masques représentent les ancêtres et les porteurs de masques sont censés incarner ces ancêtres mêmes.

Le tambour joue un rôle de premier plan dans les cérémonies chamaniques. Son symbolisme est complexe et ses fonctions magiques multiples. Le choix des matériaux, la construction, l’« animation du tambour » suivent des processus typique des objets sacrés.
Il est indispensable au déroulement de la séance, soit qu’il porte le chaman au « Centre du Monde », soit qu’il lui permette de voler dans les airs, soit qu’il appelle et « emprisonne » les esprits, soit enfin que le tambourinement permette au chaman de se concentrer et de reprendre contact avec le monde spirituel qu’il se prépare à parcourir.
Le tambour est assimilé analogiquement à l’arbre chamanique à multiples échelons sur lequel le chaman grimpe symboliquement au Ciel, il comporte donc un grand nombre de symboles ascensionnels et un rappel du Cosmos avec entre autres le Ciel, la Terre et l’Enfer.

La restauration du temps mythique

Les chamans communiquent avec les dieux, et le monde surnaturel en général, comme tous les hommes le faisaient pendant l’Age d’Or, avant la Faute et la Chute.
L’expérience chamanique équivaut à une restauration du temps mythique primordial et le chaman apparaît comme un être privilégié qui retrouve, pour son compte personnel, la condition heureuse des l’humanité à l’aube du temps.

Ainsi, les chamans répètent à volonté ce que les premiers hommes (mythiques) faisaient à l’aube des temps : monter au ciel et redescendre sur terre, communiquer avec les dieux et les esprits, …

Origine et décadence

Dans les légendes, le ou les premiers chamans peuvent être de création divine ou même avoir une origine divine propre. Leurs pouvoirs étaient grands : les premiers chamans volaient réellement et non pas qu’en extase, ils prenaient vraiment d’autres formes, etc.

Partout on retrouve cette croyance en la décadence du chamanisme. Certaines légendes expliquent la décadence actuelle des chamans par l’orgueil du « premier chaman » qui commit une faute (orgueil, méchanceté, …). Dieu le punit alors en diminuant sa puissance.

Evolution et adaptabilité du chamanisme

L’évolution constatée des rites indique que la tradition est de moins en moins astreignante et laisse place à un nouvel ensemble plus flottant de règles et d’attitudes.
Les contraintes politiques, sociologiques ou économiques font partie des facteurs qui font évoluer ces rites. Or, la transformation, la démythification de certains rites ne remettent nullement en cause l’efficacité de leur culte. Les cadres rituels sont donc flexibles, les symboles susceptibles d’être manipulés. De même, le mythe lui-même n’est pas fixe, évoluant au contact d’autres traditions et d’autres cultures.
Les rites se basent donc sur les mythes, mais de manière très flexible.

L’usage de narcotiques dénote plutôt la décadence d’une technique d’extase ou son extension à des populations ou des groupes sociaux « inférieurs ». L’usage de narcotique est assez récent dans le chamanisme de l’extrême Nord-Est.

Eléments archaïques

Les recherches récentes ont fait clairement apparaître des éléments chamaniques dans la religion des chasseurs paléolithiques.

Chez les peuples chasseurs, les os représentent la source ultime de la vie à partir de laquelle l’espèce se reconstitue à souhait. L’os est la substance de vie : l’animal ou l’homme peut renaître de ses os. On retrouve des restes de cette croyance archaïque partout dans le monde.

Au sein des religions des paléo-chasseurs dominait l’idée d’une solidarité mystique entre l’homme et l’animal. Les hommes pouvaient se transformer en animal, comprendre leur langue et partager leur prescience et pouvoirs.
Le chaman rétablit cette situation qui existait au début des Temps, quand la rupture entre l’homme et le monde animal n’était pas encore consommé. Les rapports du chaman (comme, d’ailleurs, de l’homme primitif en généra) avec les animaux sont d’ordre spirituel et d’une intensité mystique difficile à imaginer pour une mentalité moderne, désacralisée. Revêtir la peau d’un animal chassé équivalait, pour l’homme primitif, à devenir cet animal, à se sentir transformé en animal.
En imitant la marche d’un animal ou en revêtant sa peau, on acquérait un mode d’être surhumain. L’animal auquel on s’identifiait était porteur d’une mythologie, il était Animal mythique, l’Ancêtre ou le Démiurge.
L’identification profonde du chaman avec les esprits animaux conduit à la croyance en une transformation définitive après la mort.

Rituels curatifs

Les maladies sont provoquées par diverses causes : l’âme s’est égarée, un esprits a pris possession du malade, un objet maléfique a été introduit dans le corps, … Le chaman intervient pour déterminer la cause exacte de la maladie, la façon d’y remédier, puis entreprend la cure.

Parfois l’âme d’un malade est simplement égarée sur terre, le chaman l’y recherche alors. Elle peut avoir été volé par un démon, cas qui peut être aggravé par une possession. Cela nécessite alors un voyage aux Enfers pour la délivrer. La lutte contre les mauvais esprits est dangereuse et fatigante. Souvent le chaman est obligé, pour extraire les mauvais esprits du malade, de se les incorporer à lui-même.

Dans le cas d’une introduction, la guérison comporte une succion, qui extrait la cause de la maladie : un insecte, une petite pierre, une épine, etc.
Une opération peut être effectuée : le chaman utilise un couteau rituel qu’il aura « chauffé » par certains exercices magiques, puis il ouvre le corps du malade pour examiner les organes internes et en extraire la cause du mal.

Ascensions et descentes

Partout dans le monde on prête aux chamans et sorciers le pouvoir de voler, de parcourir en un clin d’œil d’énormes distances et de devenir invisible. Les ascensions célestes chamaniques ont beaucoup de prestige.
Mais le vol magique est bien antérieur au chamanisme, et le déborde complètement. Le vol magique est a traduction à la fois de l’autonomie de l’âme et de l’extase. Au-delà du chamanisme, le vol traduit parfois l’intelligence, la compréhension des choses secrètes ou des vérités métaphysiques.

Deux motifs mythologiques importants ont contribué à donner au vol sa forme actuelle : l’imagination mythique de l’âme sous forme d’oiseau et la conception des oiseaux comme psychopompes.
Les chamans et les sorciers jouissent ici-bas de la condition désincarnée de l’âme humaine du mort. Ainsi les costumes des chamans sibériens portent un fort symbolisme ornithomorphe du costume des chamans sibériens. Le vol du chaman rappelle aussi la déchéance humaine, le fait que les hommes ont perdu cette capacité de monter aux cieux à loisir. Le commun des motels ne réalise cette ascension qu’à sa mort.

Le chaman voyage spirituellement jusqu’aux cieux (au nombre de 7, 9, voir plus) pour communiquer avec les dieux, afin d’obtenir diverses bénédictions et faveurs. Il descend aussi aux Enfers, traversant des séries de paliers et d’obstacles, jusqu’au Seigneur des Enfers avec qui il traite, lui faisant éventuellement des offrandes.
Ces voyages servent souvent à délivrer l’âme d’un malade, prisonnière d’un démon, à conduire un trépassé jusqu’à sa nouvelle demeure, ou à apporter une offrande aux dieux.

La présence des esprits auxiliaires de forme animale joue un rôle important dans la préparation du voyage extatique aux cieux ou aux enfers. Le chaman rend leur présence manifeste par l’imitation de leur comportement ou par des cris d’animaux. Il y a prise de possession, par le chaman, de ses esprits auxiliaires, et non l’inverse.

L’ascension est représentée symboliquement dans les rituels, par exemple le chaman peut grimper sur un bouleau sur lequel ont été taillées 7 ou 9 marques symbolisant les cieux. On retrouve ici la notion d’Axe Cosmique, sous la forme d’un arbre pour l’exemple précédent, mais aussi d’un pilier, mât, échelle, corde, escalier, arc-en-ciel, …

Le pont et le passage difficile

Comme la mort, l’extase implique une « mutation », que le mythe traduit plastiquement par un passage périlleux. Illustrant ceci, le symbolisme du pont funéraire est universellement répandu. La représentation de ce pont, échelle, etc. se rapporte à celle des Centres du Monde.

Ce complexe mythologique s’articule sur les principes suivants. Aux temps paradisiaques de l’humanité, un pont (échelle, corde, …) reliait la Terre au Ciel. On passait d’un côté à l’autre sans rencontrer d’obstacles, parce que la mort n’existait pas. Après la déchéance, on ne passe plus sur le pont qu’en esprit, c'est à dire en tant que mort ou en extase. Ce passage est difficile, semé d’obstacles. Toutes les âmes ne réussissent pas la traversée : seuls les bons et particulièrement les initiés y arrivent. Ainsi chamans, sorciers, souverains et héros réussissent parfois à le traverser de leur vivant, et à retrouver ainsi l’instant paradisiaque d’avant la chute.

Dans de nombreuses traditions, le pont est très étroit. Il est le point de rencontre de deux état paradoxaux (là où la nuit et le jour se rencontre, …), le traverser implique de transcender les contraires, d’abolir la polarité qui caractérise la condition humaine.

Un grand nombre de peuples voient dans l’arc-en-ciel le pont reliant la Terre au Ciel, le Pont de Dieux. Son apparition après la tempête est vue comme un signe de l’apaisement de Dieu. Les 7 couleurs de l’arc-en-ciel ont été très souvent assimilées aux 7 cieux.

La chaleur magique

La conception de chaleur mystique n’est pas le monopole du chamanisme. Le pouvoir religieux, sacré, est souvent vu comme étant « brûlant », que ce soit dans les religions primitives ou plus complexes. Les preuves de chaleur interne (maîtrise du feu à travers des exploits fakiriques, exposition à la chaleur, ingestion d’épices ou de drogues, …) dénotent alors un état surhumain.

Le feu, quelle qu’en soit la nature, transforme l’homme en « esprit » ; c’est pourquoi les chamans sont réputés « maîtres du feu » et deviennent insensibles au contact des braises. La maîtrise du feu ou l’incinération équivalent en quelque sorte à une initiation.

Psychopompe

On craint les morts de fraîche date, on vénère les morts anciens et on attend leur protection. Les morts récents n’acceptent pas, n’ont pas réalisé ou ne sont pas averti de leur nouvelle condition. Ils constituent ainsi un danger pour l’ordre spirituel et social de la collectivité.
Le chaman devient indispensable quand le mort tarde à quitter le monde des vivants. Mais dans certaines cultures il peut également accompagner l’âme du mort dans son nouveau séjour.

Il est probable qu’un grand nombre de traits de la « géographie funéraire », de même qu’un certain nombre de thèmes de la mythologie de la mort, soient le résultat des expériences extatiques des chamans. Ces descriptions le rendent finalement plus familier et acceptable.

Le cheval est l’animal funéraire (mais pas nécessairement infernal) et psychopompe par excellence. Il est utilisé comme moyen d’obtenir l’extase, il rend possible le voyage mystique d’un niveau cosmologique à l’autre. Lors des rites, la présence du cheval est plus ou moins symbolisée. Le thème du cheval, en tant que moyen utilisé par le chaman pour faire son voyage, est spécifique de l’Asie centrale et septentrionale.
Le cheval mystique est parfois polypodes (en particulier à 8 pattes) ou acéphales. Ces types de chevaux sont attestés dans les rites et les mythes des « sociétés d’hommes » aussi bien germaniques que japonaises.

Autres éléments

La symbolique de la nuit est particulièrement importante. L’opposition entre le jour (temps du prêtre) et la nuit (temps du chaman/possédé) s’inscrit, en la renforçant, dans le droit-fil de la séparation entre Sauvage et Domestique.

Les chamans ont des divinités qui leur sont spécifiques, inconnues du reste de la population, et auxquelles eux seuls offrent des sacrifices.

Le chaman peut, grâce à sa vision surnaturelle, voir dans son propre corps.

Les paroles des chamans et des possédés recèlent une force intrinsèque. Certaines paroles, certains noms, ont un pouvoir.

Le chamanisme et la société

Les compétences du chaman

Le chaman est le grand maître de l’extase. Il est à la fois théologien, démonologue, medecine-man, auxiliaire de la chasse, protecteur de la communauté, psychopompe, et parfois érudit et poète.
Son rôle principal concerne tout ce qui touche à l’âme humaine : guérison des maladies et mort. Grâce à sa position d’intermédiaire avec la surnature, l’initié déploie des gestes efficaces capables de soulager les malheurs, individuels ou collectifs, qui affectent régulièrement les hommes. Il joue donc un rôle essentiel dans la défense de l’intégrité psychique de la communauté.

Le chaman n’est pas le seul et unique manipulateur du sacré. Dans beaucoup de tribus le prêtre sacrificateur coexiste avec le chaman, sans compter que tout chef de famille est aussi le chef du culte domestique.
Ainsi les compétences du prêtre et de l’allié des esprits se déploient dans des sphères du sacré distinctes. Au premier, la relation avec un divin proche, lié à l’espace habité et au monde des humains. Au second, un invisible potentiellement dangereux et débordant, qu’il convient de contrôler hors des frontières du village. A l’un la vérité transcendante, le dogme ; à l’autre l’imprévisible, l’art de la négociation. Chamanisme et cultes de possession sont placés indubitablement sous le signe d’une efficacité pratique immédiate, palpable, contrairement aux religions à dogmes.
La confusion entre ces deux fonctions est impossible. Partout où l’aléatoire, l’infortune et le malheur font vaciller l’ordre des choses, l’intervention des chamans/possédés semble indispensable pour redonner un sens et ramener la normalité.

Possession et chamanisme sont liés au surgissement du désordre et officient en marge de l’institution religieuse proprement dite. Négocier avec l’invisible lorsque tout va bien pourrait devenir dangereux et faire surgir ce désordre. Pour le cours ordinaire des choses, le rite religieux classique suffit amplement.
Il y a donc toute une hiérarchisation des acteurs de la surnature, en fonction du type d’esprits associés et de la gravité du cas à traiter. Traiter avec le chaman/possédé est toujours une solution de dernier recours.

La régulation sociale

L’ordre global est basé sur un principe d’équilibres dépendants les uns des autres. Tout est intimement lié. Toute perturbation ponctuelle est potentiellement un signe avant coureur d’un désordre plus grave. Les affligés peuvent être des victimes innocentes, leurs troubles sont la conséquences de désordres commis par d’autres, souvent des proches.
Le traitement chamanique ne concerne donc jamais un individu isolé. Tout le groupe participe. Parallèlement à la guérison du corps, la cure vise aussi à restaurer l’ordre social qui a été ébranlé par l’irruption du désordre.
Seule la logique de la faute commise, volontairement (acte de sorcellerie, transgression d’un interdit, etc.) ou non (souillure accidentelle, jalousie d’un esprit, etc.), permet de donner du sens et de rétablir l’homme comme auteur de sa destinée.

Le champ des rituels ne se limite pas au domaine thérapeutique. Un fois la parole libérée, elle déroule ses vérités bien au-delà des premières préoccupations des hommes. La parole des possédés est aussi admonestation, dénonciation d’inconduites dont les conséquences risquent d’être lourdes. La réprobation porte sur des violations d’interdits, qui ont ou pourraient entraîner la colère et la vengeance des esprits. Elle n’épargne personne, pas même les notables. En cela, le chamanisme a un rôle important de régulation sociale.
Ce genre de rites se doit d’être théâtral, pour exprimer l’idée d’une parole nécessairement débordante, perturbante. Le rituel d’admonestation est une forme de purification de la société des hommes par rapport à celle des esprits.

Au-delà de la simple thérapeutique

Dans les rituels thérapeutiques, le but n’est pas exactement la guérison, mais plutôt l’élimination de la cause surnaturelle. La maladie est liée à des mauvais esprits : mourir d’une maladie condamne le défunt aux Enfers. Que cesse l’agression, et le corps peut être confié au médecin qui réparera les dégâts physiques.
Le chamanisme déculpabilise totalement le malade : la cause de sa maladie lui est extérieure. Il banalise aussi cette maladie : le désordre n’est ni hasard ni abomination, il est tragiquement normal. Le succès d’une cure n’est absolument pas certain. L’échec ne remet pas en cause le système, il traduit simplement un pouvoir insuffisant de l’intervenant.
Ces trois points s’opposent à la conception moderne des maladies : maladie interne au malade, stigmatisation de celui-ci, et tendance de la médecine moderne à se considérer toute puissante.

L’effet placebo joue un rôle considérable dans la cure chamanique. Tout comme l’image classique et moderne du thérapeute (sa légitimité, le principe du traitement, etc.) a un rôle fondamental dans l’effet placebo de guérison, la crédibilité du chaman et des rituels est primordiale pour que l’effet placebo s’applique.

L’intégration du désordre

Si le prêtre symbolise l’ordre et le chaman/possédé le désordre, ce serait une erreur d’en déduire que ce dernier est un contestataire ou un rebelle. Les rites permettent à la société de maîtriser le chaos, de le limiter à des débordements très mineurs.
Les excès remplissent un rôle précis et salutaire dans l’économie du sacré. Ils brisent les barrages entre l’homme, la société, la nature et les dieux ; ils aident à faire circuler la force, la vie, les germes d’un niveau à l’autre, d’une zone de la réalité dans toutes les autres. Le principe cosmogonique vaut aussi pour l’ordre social. Le désordre a une grande importance comme facteur de régénérescence de l’ordre, comme force porteuse de création nouvelle.

Vivre sous le signe du contre-monde

Le chaman/possédé doit disposer d’une autorité car l’élu des esprits est aussi l’élu du groupe social. Il a délégation pour incarner la collectivité dans la relation établie avec la surnature, mais aussi le pouvoir pour imposer sa parole à chaque membre de la communauté.
Sa compétence doit être large, car le logos du chaman/possédé est aussi bien prophétie et révélation, bénédiction et protection que dénonciation et admonestation, ou encore diagnostic et prescription thérapeutique.

Le principe de transgression

Dans toutes les sociétés, le chaman/possédé est regardé comme un individu à part, il est considéré comme un humain participant mystérieusement au monde de l’invisible. Hors de l’espace et du temps délimitant le rituel, le chaman/possédé doit transcender dans son existence quotidienne les limites normatives qui s’imposent aux autres humains, ce qui le place en marge du groupe social.

Les règles de cet autre monde ne sont pas totalement arbitraires et inconnues, le désordre qui le caractérise revêt souvent une forme significative. L’importance des transgressions est proportionnelle aux pouvoirs accordés. Il y a ici un jeu de miroir : d’un côté les individus conforment leur conduite à un modèle socialement déterminé, de l’autre on leur prête des qualités présumées spécifiques de leur statut (asociabilité, sauvagerie, …).
La singularisation de l’allié des esprits peut passer par :

  • Des traits physiques (disgrâces, handicaps, cécité, …)

  • Des phobies alimentaires

  • Des propensions à la solitude (refus du mariage, longues retraites, …), des sautes d‘humeur imprévisibles et des impulsions irrépressibles. Cette instabilité est caractéristique de la nature même des esprits

  • L’inversion de certains gestes ou attitudes

  • Une allure vestimentaire particulière

Un des exemples les plus frappants de transgression vécue est celui des « contraires » chez les indiens d’Amérique du Nord, qui inversent jusqu’aux gestes de tous les jours (parler à l’envers, souffrir du chaud et du froid à contretemps, boire de l’urine et manger des excréments, etc.).

La marginalisation sociale est très importante. Prestige et efficacité reconnue d’une part, stigmatisation et ostracisme de l’autre. Le décalage entre la fonction essentielle dévolue à l’élu et la place qui lui est réservée au sein de sa communauté est des plus significative sur l’ambivalence du sacré en général.
Ce prix à payer n’est pas ignoré par les intéressés, la marginalité apparaît comme une fatalité à laquelle il serait vain de vouloir échapper. Il faut être aguerri pour supporter ce réel ostracisme social. La peur de la vengeance des esprits incite les initiés à ne pas les abandonner pour revenir à une vie plus facile.

La transgression sexuelle

Une forme importante de transgression est l’ambiguïté et l’anormalité sexuelle : homosexualité masculine, travestissement, femmes « dévoreuses d’hommes » ou provocatrices, … Dans de très nombreux cas, la possession théâtralisée est indissociable d’un comportement sexuel hors norme.

Au-delà de la simple transgression, l’expérience de la bisexualité amène le futur chaman à reconnaître la nature fondamentalement androgyne de ses alliés. Ainsi l’élu est souvent amené à conjuguer valeurs masculines et valeurs féminines au cours de son parcours initiatique.

Ce type de transgression permet aux adeptes femmes, dans une société phallocentrique, d’acquérir un statut masculinisé et de s’affranchir de l’autorité masculine du cadre parental ou marital. Quant aux homosexuels, ils gagnent dans cet espace religieux une légitimité qui leur est refusée dans le monde profane. De nombreux individus ont la possibilité de trouver là, tant sur le plan sexuel que social, un lieu approprié à l’expression de pulsions liées à des états liminaux, c'est-à-dire des états situés à la frontière entre l’inacceptable et l’admissible pour une culture donnée.

Pragmatisme et adaptabilité

Les cultes liés au chamanisme et à la possession sont vivants et vécus, c'est-à-dire qu’ils savent s’adapter au monde changeant. Cette adaptabilité est même une caractéristique fondamentale du chamanisme. Le chaman se doit d’être d’abord utile aux hommes, et non de se mettre au service des dieux. Au-delà du contexte culturel, le rite doit également s’adapter à chaque cas concret qu’il doit traiter. Ainsi, pour comprendre la formation d’un complexe chamanique, on doit tenir compte d’une part l’expérience extatique en tant que telle, et d’autre part le milieu historico-religieux dans lequel cette expérience extatique est appelée à s’intégrer.

Tout se passe comme si l’imprécision des savoirs, la flexibilité des rites et la faculté d’adaptation des officiants étaient les conditions de l’efficacité des manipulations symboliques entreprises pour réparer le désordre.
Il n’y a donc jamais de savoir doctrinal, de dogme, d’église organisée ou de clergé officiel. Le principe d’une négociation avec les esprits est incompatible avec toute idée de codification statique. Ce lien de négociation est très différent du lien de soumission et de vénération des grandes religions fondées sur la transcendance. La réalité du contact avec l’esprit, fait attesté par les marques du désordre, constitue le critère déterminant pour la reconnaissance collective du statut d’officiant efficace.
La plasticité fondamentale du chamanisme l’amène à se fondre dans le tissu ethnique. Partout le chamanisme est construit à partir des mêmes principes de bases mais, selon le contexte culturel propre à chaque communauté, la forme finale superficielle qu’il revêt est changeante.

Ce principe d’adaptabilité trouve sa concrétisation la plus frappante dans l’apparition de nouvelles entités au sein de la surnature, liés aux nouvelles contraintes et problèmes de la vie moderne. Les rites, les esprits évoluent avec le monde qui les entoure, et les alliés se doivent de rester ouverts à tous les apports ou les bouleversements culturels extérieurs. Par exemple, l’introduction du tourisme dans certaines régions primitives a apporté tout un lot de nouvelles maladies, qui ont nécessité l’introduction de nouveaux esprits « blancs » pour les traiter.
Cette adaptabilité des culte se traduit par la capacité de se fondre dans des environnements défavorables : gouvernements hostiles, arrivée d’une nouvelle religion, … La flexibilité rend très difficile, voir impossible, toute tentative de récupération de la part d’un pouvoir temporel politique ou religieux.

Analyses psychologiques

La thèse de l’équivalence entre chamanisme et maladie mentale a été principalement soutenue concernant le chamanisme arctique, où les conditions extrêmes du milieu arctique expliquent l’importance des maladies mentales au sein de la population, mais aussi pour d’autres formes de chamanisme. La maladie mentale est interprétée comme le signe d’une élection, d’une sensibilité et d’une vision qui vont au-delà des capacités normales.
Cependant, à ce jour il n’existe aucune recherche psychiatrique ou psychanalytique ayant établi le diagnostic à partir d’études suivies de cas et d’observations prolongées. Les théories qui voient la possession comme un mécanisme de dissociation effective de l’identité, permettant l’incarnation de fantasmes refoulés, ne se sont basées que sur certains cas qui n’englobent pas l’ensemble du phénomène chamanique.

Il est vrai que nombre de possédés sont des malades en quête de guérison, la maladie est un signe du choix, mais elle est passagère. Le fait de chamaniser fonctionne comme une cure. Mais une maladie seule n’est qu’une façade vide, en elle-même elle est dépourvue de contenue religieux. Le chaman n’est pas seulement un malade, il est surtout un malade qui a réussi à guérir, qui s’est guéri lui-même. La différence avec un malade classique serait que le chaman contrôlerait sa maladie.

L’exercice du chamanisme réalise la guérison, permet de trouver un équilibre et une maîtrise de soi. Pour guérir réellement, le malade doit saisir la normalité du désordre. Les chamans doivent faire preuve d’un incroyable contrôle d’eux-mêmes, au quotidien et surtout durant leurs transes. Ils sont généralement d’une grande force de caractère. De fait, l’instruction théorique et pratique est trop compliquée pour être accessible à un malade.
La « prise de rôle » du chaman implique qu’il soit capable, en dehors de la scène du rituel, de déposer son « masque ». Le chaman est donc le plus souvent « normal » en dehors du temps du rituel.

Jung s’est particulièrement intéressé à la thérapie chamanique car, dans son modèle psychanalytique, analyste et patient doivent partager blessures et pouvoir de guérison. Les tourments de l’initiation (mort mystique, démembrement, dévoration, …) assurent au chaman/possédé ce statut du « guérisseur blessé ».

Pour Lévi-Strauss, le pouvoir du chaman (ou du sorcier) procède de l’adhésion des individus à un système cohérent et structuré de croyances. Le chaman se contente de fournir aux malades un langage dans lequel peuvent s’exprimer immédiatement des états informulés, et autrement informulables, véritable processus d’abréaction tel que le définit la psychanalyse. Les conflits et les résistances restés jusqu’alors inconscients se dissolvent grâce à une expression verbale et à un mécanisme de transfert.
Cette théorie, bien que s’appliquant dans de nombreux cas, est cependant incomplète : souvent le chant chamanique est incompréhensible pour le patient, et parfois ce dernier n’est même pas présent.

Il est cependant totalement illusoire d’espérer analyser cliniquement le monde des esprits. L’extase, la possession, la fureur relèvent de l’ineffable, de l’expérience vécue de l’invisible, du « sacré sauvage », et non de discours construits ou d’une glose froide.

Arctique, Sibérie, Asie centrale et septentrionale

Le chamanisme a atteint le plus haut degré d’intégration avec la religion locale chez les populations arctique, sibérienne et du centre de l’Asie. Des influences méridionales sont prouvées pour l’ensemble du chamanisme central-asiatique et sibérien.
Mais chez de nombreuses peuplades, le chamanisme est en régression, les vraies transes se font de plus en plus rares, le rituel se simplifie et se dégrade. L’expérience chamanique se ramène à une sorte d’incorporation spirite et à des performances d’ordre fakirique.

Les populations altaïques sont des chasseurs-pêcheurs ou des pasteurs-éleveurs nomades, organisées autour d’une structure patriarcale avec un grand prestige pour le chef de la famille. L’habitat primitif des peuples altaïques a été vraisemblablement les steppes autour des monts Altaï et Ch’ing-hai, entre le Tibet et la Chine.

Bien qu’ayant été en contact avec de très nombreuses influences religieuses, les croyances et coutumes des chasseurs néolithiques ont très longtemps survécu. Les peuples altaïques vénèrent un Grand Dieu céleste. Morphologiquement, la religion se rapproche dans ses grandes lignes de celle des indo-européens.

Eléments religieux

Depuis 2000 ans, les peuples altaïques vénèrent un Dieu du Ciel Suprême, dont le nom varie en fonction de la tribu. Il n’a ni temple ni statue, mais on lui adressait des prières et des sacrifices. Il a subit un dieus otiosus, et par là multiplications et substitutions.
La seule autre grande figure du panthéon est le Seigneur de l’Enfer, les déesses n’ayant qu’un rôle effacé, le rôle mythologique de la Femme étant très réduit.

La cosmologie est très archaïque et relativement universelle. Avant la création, c’est les Grandes Eaux. Puis un être plonge au fond des eaux pour ramener du limon afin que Dieu en fasse le Monde. Cet être est soit Dieu lui-même, soit un oiseau aquatique, soit un être, parfois ornithomorphe, qui se révèlera par la suite l’adversaire de Dieu. C’est la seconde hypothèse qui était la plus répandue, même si le mythe subit avec le temps un durcissement dualiste. La délégation du plongeon permet d’introduire un élément d’insubordination, d’antagonisme ou d’opposition qui peut expliquer l’imperfection du monde.

L’univers est conçu comme ayant trois étages (Ciel, Terre et Enfer) reliés entre eux par un axe central. L’Arbre du Monde est attesté partout en Asie, avec ses branches dans le Ciel et ses racines en Enfer.
L’Enfer, avec les âmes des morts, est sous la juridiction d’un Souverain. L’autre monde est conçu comme une image renversée de celui-ci. Tout s’y passe comme sur Terre, mais à l’envers ou à l’opposé. Un fleuve coule à son entrée, qui est défendue par un chien ou un portier.
Le Ciel est aussi un royaume des morts. Le Dieu Suprême habite le ciel supérieur, et il dispose de plusieurs « fils » ou « messagers » (7, 9 ou même plus) qui lui sont subordonnés et qui occupent les cieux inférieurs. Le Ciel est souvent vu comme une tente, soutenue par un pilier (l’étoile polaire, arbre, montagne, …), retrouvant un équivalent dans le microcosme de l’habitat traditionnel.
Les esprits célestes bien que bienveillants, ont tendance à être passifs, et donc à apporter peu de secours aux hommes. Les esprits « d’en bas », plus proches de la terre, sont plus vindicatifs, alliés aux hommes par le sang. La catégorisation définitive en « bons » et « mauvais » est tout de même difficilement applicable.

Le cheval joui d’une grande importance religieuse. Son sacrifice est une cérémonie importante qui peut durer plusieurs soirs. Elle est constituée de 2 parties : le sacrifice à l’Etre céleste, puis l’ascension symbolique du chaman et sa comparution, avec l’âme de l’animal sacrifié, devant le Dieu.
Mais le sacrifice du cheval est aussi pratiqué par la majorité des peuples indo-européens et toujours à l’intention d’un dieu du ciel ou de l’orage. Le rôle du chaman n’a vraisemblablement été introduit que tardivement dans ce rituel.

Chamanisme

Le chaman s’avère irremplaçable dans toute cérémonie qui touche aux expériences de l’âme humaine comme telle, comme unité psychique précaire, encline à abandonner le corps et proie facile des démons et des sorciers.
Ainsi la principale fonction du chaman est celle de médecin et de guérisseur : il formule le diagnostic, il recherche l’âme fugitive du malade, la capture et lui fait réintégrer le corps qu’elle vient de quitter.
C’est le chaman qui conduit l’âme du mort à son dernier séjour, car il est psychopompe par excellence.
La divination et la clairvoyance font également partie des techniques mystiques du chaman.

A la base, le chaman n’est pas sacrificateur. Quand il participe aux sacrifices, le chaman n’assume que le côté spirituel du rite : il accompagne l’âme des animaux sacrifiés jusqu’à leurs destinataires surnaturels. Il n’a rien à voir avec les cérémonies de la naissance, du mariage et de l’enterrement, à moins qu’il n’arrive quelque chose d’insolite.

On attribue la maladie à l’égarement ou au vol de l’âme. L’homme possède plusieurs âmes, et c’est l’une d’entres elles qui disparaît. La possession par un esprit étranger peut également être la cause de la maladie.
Le traitement consiste à la rechercher, à la capturer et à lui faire réintégrer le corps du malade. La guérison implique parfois des sacrifices, et c’est le chaman qui décide de leur nécessité et de leur forme. La guérison est un retour à un équilibre des forces spirituelles qui aura été dérangé, souvent par une négligence du malade par rapports aux esprits supérieurs.

Les phénomènes morbides qui accompagnent la manifestation spontanée ou la transmission héréditaire de la vocation chamanique sont très fréquents.
Une distinction entre chamans blancs et noirs existe, mais ne se rencontre pas partout. Cette bipartition des chamans est probablement un phénomène tardif. Les chamans blancs travaillent avec les dieux (célestes), alors que les chamans noirs traitent avec les esprits et démons (aspect chthonien). Certains chamans sont spécialisés, plus souvent blancs que noirs, mais majoritairement sont les deux.

La descente aux Enfers est plus difficile que l’ascension au Ciel. Elle est plutôt la spécialité des chamans noirs, et est rarement entreprise par les chamans actuels dont la puissance est moindre. Selon les récits, cette descente peut être directement verticale, ou horizontale puis doublement verticale (voyage vers un Centre, puis ascension suivie de descente).

Chez les Yakoutes ont trouve le motif mythologique de l’Oiseau géant qui couve les chamans dans les branches de l’Arbre du Monde. Ce motif a une grande portée dans les mythologies chamaniques nord-asiatiques.

Les Toungouses connaissent plusieurs formes de rituels qui n’ont pas de relations précises avec le monde d’en bas ou d’en haut, mais concernent les esprits de ce monde-ci. Leur but est de les maîtriser : éloigner les mauvais, sacrifier à ceux qui pourraient devenir hostiles, etc.

Invasions barbares

Avec les invasions foudroyantes des Turco-Mongols, en commençant par les Huns au IV jusqu’au XV, les « Empires des Steppes » apparaissent et disparaissent de façon fulgurante. On retiendra Attila (400-450) et Gengis Khan (1200-1230).
Ces invasions s’inspirent du modèle mythique des chasseurs primitifs de l’Eurasie : le carnassier poursuivant le gibier dans la steppe. La soudaineté, la rapidité de mouvements, le massacre de populations entières, l’anéantissement des signes extérieurs de culture sédentaire, rapprochent les cavaliers des meutes de loups, animal mythique exemplaire.

Le chamanisme nord et sud américain

L’origine du chamanisme sur les continents américains est problématique. Les contacts prolongés entre l’Asie septentrionale et l’Amérique du Nord ont rendu possibles des influences asiatiques bien postérieures à la pénétration des premiers habitants. Mais l’influence principale, témoignant d’éléments excessivement archaïques, a peu de chance d’être récente. Les influences récentes en provenance de l’Asie n’ont dû que renforcer une approche qui existait déjà, voir au mieux modifier quelques détails.

Esquimaux

Il y a une continuité culturelle évidente entre les peuples de Sibérie et les Esquimaux.

Trois séjours sont possibles pour les morts : le Ciel, un Enfer profond et un Enfer situé juste sous l’écorce terrestre. Seulement ce dernier est un lieu de torture pour les mauvaises âmes.

L’initiation des chamans esquimaux passe par un long effort d’ascèse physique et de contemplation mentale ayant pour but d’obtenir la capacité de se voir soi-même comme un squelette.

Les principales prérogatives du chaman esquimau sont la guérison, le voyage sous-marin jusqu’à la Mère des Animaux afin d’assurer l’abondance du gibier, au Ciel pour rencontrer Sila, et en Enfer pour les âme des morts.
Les chamans sont spécialistes du vol magique : certains sont allés sur la Lune ou ont fait plusieurs fois le tour de la Terre.

La maladie est provoquée par la violation des tabous ou par le rapt de l’âme par un mort.
Les esquimaux sont périodiquement terrorisés par les mauvais esprits et les chamans sont appelés à les éloigner.

Enfin, les Esquimaux constatent une décadence des chamans et de leurs pouvoirs.

Chamanisme nord-américain

Au sein de beaucoup de tribus nord-américaines, le chamanisme domine la vie religieuse, en constitue l’aspect le plus important, mais sans jamais la monopoliser entièrement.
Dans ces cultures, tout individu peut vivre des expériences magico-religieuse. La différence entre un homme profane et un « homme sacré » est plutôt d’ordre quantitatif que qualitatif : ces derniers ont accumulés une plus grande quantité de sacré. Le chaman ne se distingue vraiment que par l’intensité et la fréquence de ses expériences propres, ainsi que par sa maîtrise.
Religieusement, le chaman se caractérise pas sa capacité extatique (par rapport au prêtre), et par sa fonction positive (en comparaison des activités anti-sociales du magicien noir).

La fonction principale du chaman est la guérison. On distingue deux types de maladies : celles qui résultent de l’introduction d’un objet pathogène et celles qui résultent de la « perte de l’âme ». La seconde cause est toujours réservée aux chamans.
Les objets malfaisants sont généralement projetés par les sorciers. Ce sont de petites pierres, de menus animaux, des insectes. Ils ne sont pas introduits concrètement, mais par la puissance de la pensée du magicien.
Comme partout ailleurs, la descente du chaman aux Enfers en vue de ramener l’âme du malade emprunte l’itinéraire souterrain des trépassés, et s’intègre dans les mythologies funéraires de chacune des tribus.

Chez les indiens d’Amérique du Nord, l’initiation chamanique peut également provenir de lutins, de l’Etre Suprême lui-même ou encore d’autres entités divines. N’importe quelle entité spirituelle, animale ou physique peut devenir source de pouvoir ou esprit gardien. Elles sont accessibles à tout individu du clan : ici encore le chaman se particularise par l’intensité et l’expérience extatique.

Les rapports existant entre le chamanisme proprement dit et les diverses sociétés secrètes et les mouvements mystiques nord-américains sont assez complexes. Les confréries oeuvrent à une révolution religieuse, s’efforçant de restaurer une situation originelle perdue, de rétablir les communications entre le Ciel et la Terre. Par là même elles s’opposent au chamanisme classique, fortement conservateur et tenant à ses privilèges, qu’elles assimilent parfois à la sorcellerie et la magie noire. Mais cela n’a pas empêché des chamans d’adhérer à aux sociétés secrètes…
Ces confréries participent à la même tradition magico-religieuse archaïque que le chamanisme : initiation comportant mort et résurrection du candidat, visites extatiques au pays des morts et au Ciel, insertion de substances magiques dans le corps du candidat, révélation de la doctrine secrète, enseignement de la guérison chamanique, etc. Cependant les sociétés secrètes sont ouvertes à toutes personnes faisant preuve d’un investissement personnel.
Exemple parmi d’autres : la « Ghost Dance Religion » est un mouvement mystique populaire qui prophétisait l’approche imminente de la fin du monde et de la régénération universelle, où tous les indiens, les morts comme les vivants, sont appelés à vivre sur une « terre régénérée ».

Amérique du Sud

Les tribus sud américaines accordent beaucoup d’importance au chaman : guérisseur par excellence, psychopompe, mais aussi intermédiaire entre les hommes et les dieux ou les esprits. Il se substitue parfois au prêtre, et jouit d’un prestige et d’une autorité considérable.

Le rôle principal du chaman reste la guérison magique, mais également de la guérison classique du corps. Ici encore, la maladie est provoquée par le rapt de l’âme ou, plus majoritairement, par l’introduction d’un objet magique dans le corps. Quelle que soit la cause de la maladie, la transe chamanique intervient dans la cure.
La cure chamanique comprend des fumigations de tabac, des chants, des massages, l’identification de la cause de la maladie avec l’aide des esprits auxiliaires (avec la transe), et l’extraction de l’objet pathogène par succion ou par une « opération ».

Autres parties du monde

Indo-européens

Les traces d’une idéologie et d’une technique chamanique subsistent chez presque tous les peuples indo-européens recensés.

Mythologie germanique

La figure et le mythe d’Odin présentent de nombreux traits typiquement chamaniques :

  • Pendaison à l’Arbre Cosmique

  • Un cheval à 8 pattes, qui est le cheval chamanique par excellence

  • Faculté de se transformer en animaux

  • Fondation de la nécromancie

La mythologie connaît des descentes en Enfer en rapport avec le sort de morts, de la part d’Odin ou d’autres figures.
Les séances de seidhr impliquent, pour la clairvoyante, une transe chamanique et un voyage extracorporel.

Mythologie grecque

En Grèce on trouve de nombreux liens avec le chamanisme, en particulier en rapport aux cultes de Dionysos et d’Apollon.
L’exemple du mythe d’Orphée présente de nombreux éléments assimilable à l’idéologie et à la technique chamanique : son art de guérisseur, son amour pour la musique et les animaux, ses « charmes », sa puissance divinatoire, …

Iran et Caucase

Les peuples caucasiens ont conservé nombres de traditions mythologiques et religieuses des scythes et d’influences iraniennes : le trépassé doit passer sur un pont étroit comme un cheveu, existence d’un Arbre Cosmique, …

En Iran, au passage du pont une lutte s’engage entre les démons, qui s’efforcent de précipiter l’âme dans l’Enfer, et les esprits protecteurs qui leur résistent. Ce pont n’est pas que le passage des morts, il est aussi le chemin des extatiques.
La fumée de chanvre est parfois utilisée pour atteindre l’extase. Les narcotiques en général jouissent d’un certain prestige magico-religieux en Iran.

L’imagerie infernale des chamans de l’Asie centrale aura vraisemblablement subi l’influence des idées orientales et, en premier lieu, iraniennes

Inde

Le rituel brahmanique comporte la symbolique de l’ascension au ciel, en particulier grâce au poteau sacrificiel, fait d’un arbre. Grimper à un arbre est devenu, dans les textes brahmaniques, une image assez fréquente de l’ascension spirituelle. Elle est ici symbolisée, mais non expérimentée par l’officiant.
Par contre, l’Inde ancienne connaît très peu de descentes aux Enfers.

La tradition du vol magique est attestée à profusion dans l’Inde ancienne et médiévale, et toujours en relation avec des saints, des yogis et des magiciens, sans être limité au seul chamanisme. Mais on retrouve en Inde l’idée strictement chamanique de pouvoir quitter son corps à volonté.
S’élever dans les airs, voler comme l’oiseau, franchir des distances immenses en l’espace d’un éclair, disparaître, ce sont là quelques-uns des pouvoirs magiques que le bouddhisme et l’hindouisme confèrent aux arhats, aux rois et aux magiciens.

Le tapas joue un rôle considérable dans la tradition indienne. Or, cette chaleur intérieure fait partie intégrante de la technique des magiciens et chamans « primitifs », qui se traduit universellement par la maîtrise du feu.
Avec le temps, le tapas finira par désigner l’effort ascétique. Mais le tapas n’est pas une ascèse exclusivement réservée aux extatiques, il fait aussi partie intégrante de l’expérience religieuse des laïques, en particulier à travers le sacrifice du soma.

Le Yoga intègre un nombre considérable d’éléments appartenant aux traditions magiques et mystiques de l’Inde, aussi bien aryennes qu’aborigènes. Ainsi, même le texte classique de Patanjali fait état de pouvoirs familiers aux chamanisme : voler dans les airs, devenir extrêmement grand ou petit, disparaître, …

Asie du Sud-est et Océanie

Ces cultures connaissent une forte proportion de femmes chamanes. Certains chamans de certaines tribus pratiquent l’inversion des sexes : ils se déguisent et agissent en femme, prenant même un mari.

Il y a coexistence d’un voyage extatique horizontal vers le pays des morts (au-delà de la mer), et d’un voyage vertical au Ciel.
La barque est souvent le moyen pour l’âme du chaman d’accéder au Ciel ou aux Enfers.
Elle joue aussi un grand rôle dans les coutumes et lamentations funéraires. Elle transporte les âmes des morts dans l’au-delà. Les morts sont exposés dans une barque, qui est ensuite donnée à la mer.
Une purification annuelle consiste à capturer les démons de la maladie et enfermer dans une boite avant de les rejeter à la mer sur une barque.

Les techniques chamaniques se rencontrent d’une manière sporadique en Polynésie, cependant que l’idéologie chamanique est uniquement présente dans la mythologie et survit, à demi oubliée, dans des cérémonies en voie de devenir de simples jeux. La majorité des phénomènes chamaniques polynésiens se réduise à une possession par les dieux ou les esprits, demandée par l’officiant ou spontanée. Les Polynésiens attribuent la maladie à l’introduction, par un dieu ou un esprit, d’un objet dans le corps, ou à la possession.

Dans les tribus Malaises, l’animal ancêtre invoqué par les chamans au début des transes est le tigre.

Tibet

Les mythes et rituels Bon-po sont très proches du chamanisme. Les prêtres Bon-po ne se distinguent en rien des véritables chamans, connaissant même la distinction entre « blancs » et « noirs ».
Les voyages entre la Terre et le Ciel s’effectuaient au moyen d’une corde. Les prêtres volent dans les airs grâce au tambour.

Le lamaisme a conservé presque intégralement la tradition chamanique des Bon. Sous le verni des croyances bouddhistes, et en particulier les pratiques funéraires, on reconnaît assez facilement l’ancien schéma de l’Axis Mundi, les communications entre les trois zones cosmiques et le Gardien qui trie les âmes. Il y a une revalorisation des anciens motifs chamaniques et une intégration de ceux-ci dans un système de théologie ascétique où leur contenu a subi une altération radicale. Même les plus fameux maîtres du bouddhisme tibétain passent pour avoir opéré des guérisons et fait des miracles dans la plus pure tradition du chamanisme.

Les schémas chamaniques ont été intégrés dans le système philosophique complexe du tantrisme tibétain. Ainsi le rite tantrique tchoed consiste à offrir sa propre char à dévorer au démon. C’est une expérience de mort et renaissance de caractère initiatique. D’autres méditations tantriques ont pour objet le dépouillement du corps de ses chairs et la contemplation de son propre squelette.
L’idée de chaleur mystique occupe également une place importante.

Chine et Extrême-Orient

En Chine on constate la présence de presque tous les éléments constitutifs du chamanisme : l’ascension au Ciel, le rappel et la recherche de l’âme, l’incorporation des « esprits », la maîtrise du feu et autres prestiges fakiriques, etc. Plus rares sont les descentes aux Enfers, et spécialement dans le bu de rapporter l’âme d’un malade ou d’un mort, bien que tous ces motifs soient attestés dans le folklore.
Certains animaux jouent un rôle de modèle exemplaire dans les techniques mystiques taoïstes.

Tel qu’on le connaît de nos jours, le chamanisme japonais est assez éloigné du chamanisme stricto sensu de type nord-asiatique ou sibérien. C’est avant tout une technique de possession par les esprits des morts, pratiquée presque exclusivement par des femmes. Elles sont souvent aveugles de naissance, et de nos jours leur « extase » est factice et grossièrement simulée. L’initiation dure entre 3 à 7 ans et s’achève par le mariage de la chamane avec son dieu protecteur.

Bibliographie

Mircea Eliade, « Histoire des religions et idées religieuses », tome 1 à 3.
Mircea Eliade, « Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase ».
Bertrand Hell, « Possession et chamanisme ».

Mise à jour le Dimanche, 30 Mai 2010 18:01