Les hiérophanies cosmiques naturalistes

La sacralité de la Nature et la religion cosmique

Pour l’homme religieux, la Nature, en tant qu’œuvre divine, est toujours chargée de valeur religieuse. Les dieux ont manifesté les différentes modalités du sacré dans la structure même du Monde et des phénomènes cosmiques.
Les révélations de la sacralité cosmique et naturelle sont primordiales : elles ont eu lieu dans le plus lointain passé religieux de l’humanité, et les innovations apportées ultérieurement par l’histoire n’ont pas réussi à les abolir. L’histoire ne fait qu’y ajouter, superposer des significations nouvelles.

Si le Tout existe à l’intérieur de chaque fragment significatif, ce n’est pas parce que la loi de la « participation » est vraie, mais plutôt parce que tout fragment significatif répète le Tout.
Pour la mentalité archaïque, la Nature n’est jamais exclusivement « naturelle ». Tous ses aspects remarquables sont vus comme des hiérophanies ou des krakophanies d’une forme divine.

Le Ciel

On observe une quasi universalité des croyances en un Etre divin céleste, Créateur de l’Univers, et plus tard garant de la fécondité de la terre.
Cet Etre est doué d’une prescience et d’une sagesse infinies ; il a introduit les lois morales et les rituels pendant son bref séjour sur la terre ; il veille à l’observance des lois et ses éclairs foudroient celui qui les enfreint.

Après l’apparition de l’agriculture, les Dieux Célestes suprêmes perdent de leur primauté religieuse. On distingue alors deux lignes de développement, très souvent entremêlées dans la pratique :

  1. Le Dieu du ciel, maître du monde, souverain absolu (despote), gardien des lois

  2. Le Dieu du ciel, créateur, le Mâle par excellence, époux de la Grande Déesse tellurique, distributeur de la pluie

Parfois, l’ubiquité, la sagesse et la passivité du dieu céleste sont revalorisées dans un sens métaphysique, et le Dieu devient l’épiphanie de la norme cosmique et de la loi morale ; la personne divine s’efface devant l’idée ; l’expérience religieuse fait place à la compréhension théorique, à la philosophie.

L’exemple de la personnalité de Yahvé est très complexe. Ses hiérophanies célestes et atmosphériques ont constitué de bonne heure le centre des expériences religieuses qui ont rendu possible les révélations ultérieures. Yahvé manifeste sa puissance, et non un caractère fécondateur, dans l’orage, le tonnerre est sa voix et l’éclair est appelé « le feu » de Yahvé.

Hiérophanie ouranienne

Le Ciel lui-même se révèle, de par sa hauteur sans limite, infini et transcendant. Là est la demeure des dieux. Le « très haut » est une dimension inaccessible à l’homme ; elle appartient de droit aux forces et aux êtres surnaturels. Le simple fait d’être « élevé », de se trouver « en haut », symbolise la puissance, la proximité au divin. La transcendance divine se révèle directement dans l’inaccessibilité, l’infinité, l’éternité et la force créatrice du Ciel (la pluie).
Un grand nombre des dieux suprêmes des populations primitives, ou même plus civilisées, sont appelés par des noms désignant la hauteur, la voûte céleste ou encore les phénomènes météorologiques. Mais le Dieu Céleste n’est pas identifié avec le Ciel, car c’est le dieu lui-même qui, créateur du Cosmos tout entier, a aussi créé le Ciel.

Les Etres Suprêmes sont plus qu’une hiérophanie ouranienne. Ils ont une « forme » qui présuppose un mode d’être propre et exclusif, c'est-à-dire irréductible à la vie ouranienne ou à l’expérience humaine. Ces Etres Suprêmes sont « créateurs », « bons », « éternels, ils sont fondateurs d’institutions et gardiens des normes.

La prérogative des divinités ouraniennes est d’être clairvoyantes, « sages » par excellence, ce qui explique leur transformation, dans certaines religions, en figures divines abstraites, en concepts philosophiques personnifiés qui servent à expliquer l’Univers ou en expriment la réalité absolue. Ils deviennent alors le fondement de l’Univers, le principe ou la substance métaphysique de l’Univers, ou encore la Loi.
Mais parfois, les divinités ouraniennes conservent plus nettement leurs caractères naturistes.

Ciel et symbolisme

Le caractère sacré du ciel est diffus dans d’innombrables ensembles rituels ou mythiques qui, apparemment, ne sont pas en rapport direct avec une divinité ouranienne. Le Ciel en lui-même, en tant que voûte sidérale est région atmosphérique, est riche en valeurs mythico-religieuses.
Le « haut », l’« élevé », l’« ascension », le « centre », l’espace infini sont des hiérophanies du « transcendant », du sacré par excellence, même lorsque la divinité ouranienne elle-même est passée au second plan. La « vie » atmosphériques et météorique se révèle comme un mythe sans fin.
La montagne est souvent considérée comme le point de rencontre du ciel et de la terre. Elle est donc un « centre », le point le plus élevé par lequel passe l’Axe du monde. De même, les régions consacrées (temple, ziqqurat, palais, villes saintes, …) sont assimilées à des « montagnes » et deviennent elles-mêmes des centres.

Les mythes et rites d’ascensions sont fréquents : par un arbre, une échelle, un escalier, un fil d’araignée, … Ce moyen d’ascension porte souvent une symbolique de la structure céleste (par exemple une marque pour chacun des cieux). Le royaume des âmes des morts est souvent au ciel.
Toutes les visions et toutes les extases mystiques comprennent une montée au Ciel. Ces ascensions, sous quelques formes qu’elles soient, signifient la transcendance de la condition humaine et la pénétration dans des niveaux cosmiques supérieurs.

Effacement

La pauvreté cultuelle est une caractéristique de la majorité des dieux célestes.
Après avoir tenu une place centrale dans les cultes les plus archaïques, les Etres Suprêmes créateurs, de structure céleste, tendent à disparaître du culte, ils s’éloignent des hommes. Après avoir créé le Cosmos, la vie et l’homme, ils semblent frappés d’une sorte de « fatigue ».
Les Dieux Célestes ne conserveront leur place prépondérante que chez les peuples pasteurs, et ils acquièreront une situation unique dans les religions monothéistes (Yahvé, Allah) ou à tendance monothéiste (Ahura-Mazda).

La morphologie de la substitution est assez variée, mais le sens reste à peu près le même : le passage de la transcendance et de la passivité des Etres célestes à des formes religieuses dynamiques, efficientes, fertiles, aisément accessibles (dieux, ancêtres, totémisme, …). C’est une chute progressive dans un sacré plus « concret », les nouvelles formes divines sont les représentants ou les distributeurs de la Vie.

Cet éloignement divin témoigne des découvertes techniques de l’homme, et des changements religieux qui s’en sont suivis. Ainsi, avec l’agriculture, la sexualité et la fécondité, les mythologies de la féminité et de la Terre, l’homme primitif s’éloigne du Dieu céleste et transcendant, pour lui préférer les Grandes Déesses et les dieux forts, plus en rapport avec la Vie.
Les divinités jeunes s’étaient spécialisées dans des pouvoirs concrets, reproduisant la Vie ou l’augmentant. Mais ce ne sont pas des dieux créateurs. Ces nouveaux dieux sont plus dynamiques et plus accessibles, en apparence ils sont forts et puissants. Et pourtant, leurs adorateurs les sentaient incapables de les sauver dans les moments réellement critiques, et en dernier recours s’en retournaient s’adresser au Dieu Cosmique.
Dans beaucoup de cas, au Dieu Céleste se substitue un dieu solaire. C’est le Soleil qui devient le distributeur de la fécondité sur la terre et le protecteur de la vie.

La pauvreté du culte signifie plutôt l’absence d’un calendrier religieux qu’un véritable abandon ou oubli. Ainsi, même lorsque le Dieu Céleste n’est plus d’actualité, le Ciel conserve une place prépondérante. Le symbolisme céleste imprègne et soutient nombre de rites et de mythes. L’axis mundi est le lieu où s’effectue la communication avec le Ciel. Les Etres Célestes sont donc honorés occasionnellement par des prières, des sacrifies, etc.

Orage et fécondité

Parfois, le dieu céleste regagna l’actualité en tant que dieu de l’atmosphère, de l’orage et de la fécondité. Cette spécialisation est sans doute due à l’apparition de l’agriculture et des religions agraires.

Le Dieu du ciel, mâle par excellence, incarnation de la force génésique, est l’époux de la Grande Déesse tellurique, le distributeur de la pluie fécondatrice. On retrouve dans son culte les constantes suivantes : hiérogamie avec la Déesse Mère ; le tonnerre, l’orage et la pluie ; les relations rituelles et mythiques avec le taureau. La pluie constitue les « germes » de fécondité du Ciel mâle.

Ce nouveau dieu est dynamique, fort, il est le taureau, le fécondateur, mais n’est plus le Créateur de l’univers ou de l’homme, il n’est plus omniscient.
Cette spécialisation des divinités célestes impliquent un abandon de la transcendance, un rapprochement des hommes, ce qui permet des assimilations de nouvelles fonctions ou attributs qui leurs étaient complètement étrangers initialement. Ainsi la spécialisation génésique contraint les divinités célestes à résorber dans leur personnalité toutes les hiérophanies ayant un rapport direct avec la fécondité universelle.

C’est contre ce dieu de l’orage, Grand Mâle, orgiastique, riche en épiphanies dramatiques, auquel s’adresse un culte opulent et sanglant (sacrifices, orgies, etc.), qu’ont eu lieu les révolutions religieuses du monde sémite de structure monothéiste, prophétiques et messianiques. Elles ont vu une réactualisation des valeurs « célestes » opposées aux valeurs « terrestres ».

Dans toutes les cultures paléo-orientales, la « puissance » était surtout symbolisée par le taureau. Son beuglement a été assimilé à l’ouragan et au tonnerre.
L’ensemble (Ciel pluvieux, Taureau) - Grande Déesse constituait un des éléments d’unité de toutes les religions protohistoriques de l’aire euro-afro-asiatique, et les dieux célestes des régions indo-méditerranéennes sont identifiés d’une façon ou d’une autre à l’animal.

Souveraineté

Les seuls dieux du ciel pluvieux et fécondateur qui ont réussi à conserver, voir renforcer, leur autonomie et leur actualité religieuse en dépit des hiérogamies avec les innombrables Grandes Déesses sont ceux qui ont évolué sur la ligne de la Souveraineté. Ils deviennent alors les maîtres, les Souverains Universels.
Ces dieux sont ceux qui ont le mieux réussi à maintenir leur suprématie dans le panthéon (Zeus, …) et ceux au profit desquels ont eu lieu les révolutions monothéistes (Yahvé, Ahura-Mazda).

Le Soleil

Le caractère complexe du « culte solaire », dans les régions septentrionales par exemple, trahit le caractère extrêmement archaïque de ce culte. Mais à la différence des autres hiérophanies cosmiques, ce qui est transparent dans les hiérophanies solaires n’est souvent que le résidu d’un long processus d’érosion rationaliste. Une erreur de l’histoire des religions a été de croire que le culte du Soleil a été connu de toute l’humanité.

Les hiérophanies archaïques du Soleil révèlent une certaine intelligence globale du réel, ainsi qu’une structure cohérente et intelligible du sacré. L’expérience religieuse n’est pas incompatible a priori avec l’intelligibilité. Ce qui est tardif et artificiel, par contre, c’est la primauté exclusive de la raison.
Si le régime diurne de l’esprit est dominé par le symbolisme solaire, au contraire la Lune s’adresse plutôt à une couche de la conscience humaine que le rationalisme le plus corrosif est incapable d’attaquer.

Le Soleil est parfois le remplaçant de l’ancien Dieu Suprême céleste, associant éléments solaires et prestiges de fécondités. Cette substitution est particulièrement importante dans le monde indo-méditerranéen, où Marduk en est un exemple.
Mais la solarisation de l’Etre Suprême ne parvient parfois pas à lui conserver une puissante actualité dans la vie religieuse, en Afrique par exemple.

Bien que par exemple en Indonésie le culte solaire soit très important, c’est la religion égyptienne qui, plus qu’aucune autre, a été dominée par le culte solaire.
Très tôt, de nombreuses divinités y ont été fondues avec le soleil. Mais cette suprématie solaire a été précédée par celles d’autres figures divines, plus anciennes et plus populaires. Deux facteurs ont contribué à asseoir cette suprématie du Soleil : la théologie hiéropolitaine et la mystique de la souveraineté.

Jusqu’à nos jours, de nombreuses hiérophanies archaïques du soleil ont réussi à se conserver dans les traditions populaires, plus ou moins intégrées dans les systèmes religieux.

Une religion de l’élite

Les théologies solaires sont liés aux élites : souverains, initiés, héros ou philosophes.
Dans les rituels initiatiques funéraires pratiqués sous le signe du soleil, il y a une idée de choix, de sélection.
Souvent les chefs passent pour descendre directement du soleil. Bouddha, en sa qualité de Souverain universel, a été identifié avec le Soleil.

La face obscure du Soleil

Bien qu’immortel, le Soleil descend chaque nuit au royaume des morts. Il peut y emmener des hommes après les avoir mis à mort en se couchant ; mais il peut, d’autre part, guider les âmes à travers les régions infernales et les ramener le lendemain, avec le jour, à la lumière. Le Soleil a donc une double fonction ambivalente du psychopompe « meurtrier » et du hiérophante initiateur.
Les monuments mégalithiques sont toujours en relation avec le culte solaire (seulement en Indonésie ou partout ?) et celui des morts (plus particulièrement les ancêtres).

Le Soleil est donc valorisé par des énergies « obscures », chtoniennes et lunaires. La polarité lumière-obscurité, solaire-chtonienne, peut être saisie comme les deux phases alternantes d’une seule et même réalité. Le Rig Veda illustre ce double aspect clair-obscur.
Dans le cadre du bouddhisme ou des autres mystiques indiennes, le Soleil est identifié à une zone physiologique, et le but n’est pas sa suprématie mais l’unification avec l’autre centre cosmico-physiologique de la Lune. C’est la réintégration des deux principes polaires qui est visée.

Les « héros solaires » sont familiers aux pasteurs nomades, c'est-à-dire les peuples parmi lesquels se recruteront, au long de l’histoire, les nations appelées à « faire l’histoire » : tribus de pasteurs africaines, turco-mongols, juifs, et surtout indo-européens.
Ces héros solaires, fidèles à la bipolarité de l’astre, présentent toujours une face sombre dans leur histoire ou leur caractère.

La Lune

La Lune concentre des symboles et des réalités très variées. Cependant, il n’existe aucun symbole, rituel ou mythe lunaire qui n’implique la totalité des valeurs séléniques déjà révélées à l’époque considérées : dans n’importe quel fragment l’ensemble est présent. Tous les symboles sont reliés par des correspondances, des analogies, des participations, tout comme un « réseau » cosmique, un immense tissu dans lequel tout se tient et rien n’est isolé.

Un astre périodique

Contrairement au Soleil qui reste toujours identique, sans aucune espèce d’évolution, la Lune est un astre qui croît, décroît et disparaît, un astre dont la vie est soumise à la loi universelle du devenir, de la naissance et de la mort.
Cet éternel retour à ses formes initiales, cette périodicité sans fin, font de la Lune l’astre des rythmes de la vie. La Lune révèle la vie qui se répète rythmiquement, le devenir est sa norme.
Une idée dominante des hiérophanies lunaires est celle du rythme réalisé par la succession des contraires, du devenir par la succession des modalités polaires, succession qui n’a pas lieu sans drame, sans passage par une phase sublunaire obscure, sombre, décadente.

La Lune contrôle tous les plans cosmiques régis par la loi du devenir cyclique. Les synthèses mentales rendues possibles par la révélation du rythme lunaire mettent en correspondance et unifient des réalités hétérogènes. Leurs symétries de structure ou leurs analogies de fonctionnement n’auraient pu être découvertes si l’homme « primitif » n’avait très tôt perçu intuitivement la loi de variation périodique de l’astre.
Ainsi, autour et au sein des mythes s’articule un ensemble uni Lune – Pluie – Fertilité – Femme – Serpent – Mort – Régénération, ou plus communément des sous-ensembles partiels de cet ensemble. On retrouve ces correspondances sur plusieurs niveaux jusque dans les religions les plus archaïques.

Lune et Eau, végétation, fertilité

Les relations entre la Lune, la pluie et la végétation avaient déjà été observées avant la découverte de l’agriculture. Toutes les divinités lunaires possèdent plus ou moins ostensiblement des attributs ou des fonctions aquatiques, et le lien organique entre la Lune et la végétation est si fort qu’un très grand nombre de dieux de la fertilité sont en même temps des divinités lunaires.

On peut déceler l’ensemble Lune-Eau-Végétation dans le caractère sacré de certains breuvages d’origine divine, comme le soma indien, l’haoma iranien ou encore l’ambroisie.

Les relations précises entre la fécondité et la Lune deviennent parfois compliquées, du fait de l’apparition de nouvelles « formes religieuses » comme la Terre-Mère, les divinités agraires, etc. La concordance extraordinaire entre le rythme lunaire et le cycle menstruel des femmes accentue la relation Lune-Femme-Fertilité. Mais il faut tout de même remarquer que dans quelques rares cas, la Lune est un principe masculin, le Soleil étant alors féminin.

Lune et Mort, initiation

Le destin métaphysique de la Lune est de vivre en restant en même temps immortelle, de connaître la mort comme un repos et une régénération, jamais comme une fin. C’est avec ce destin que l’homme cherche à se solidariser grâce aux rites, symboles et mythes.

Ainsi la Lune est liée à la mort. Certains la désignent comme le pays des morts, ou faisant partie du chemin vers le pays d’après la mort.
La Lune, par sa connexion à l’Eau, résorbe les formes et les recrée. C’est uniquement ce qu’il y a au-delà de l’astre lunaire qui transcende le devenir. Ainsi, pour Plutarque, les âmes des justes se purifient dans la Lune pendant que le corps est restitué à la Terre et la raison au Soleil.

Les phases de la Lune constituent un bon exemple de la croyance en une résurrection. Le rôle de la Lune dans les cérémonies d’initiation consiste ainsi à expérimenter une mort rituelle suivie d’une « renaissance », par laquelle l’initié réintègre sa véritable personnalité d’« homme nouveau ».

Lune et Temps, destin

Il ne peut y avoir de devenir sans notion de temps. Le temps concret fut sans doute partout d’abord mesuré au moyen des phases de la Lune.
La Lune, par le simple fait qu’elle est maîtresse de toutes choses vivantes et guide certains des morts, « tisse » tous les destins. Le destin, fil de la vie, est une période, plus ou moins longue, de temps. Les Grandes Déesses deviennent alors maîtresses du Temps et des destins qu’elles forgent ou tissent d’après leur volonté.

Les différentes phases de la Lune ont donné naissance à des spéculations et des analogies sans fin, témoignant de tentatives d’intégration et d’harmonisation de l’homme avec le Cosmos.

Le serpent, et quelques autres symboles

De par sa mue, le serpent est un animal lunaire par excellence, dont le symbolisme est d’une polyvalence exceptionnelle. Il est lié à la régénération et la fertilité, mais il est aussi un animal funéraire.
Les relations entre la femme et le serpent sont multiformes, et ne peuvent en aucun cas se réduire à un symbolisme érotique simpliste.

La Lune, en tant que tisseuse des destins, est liée à l’araignée.
La corne de bovidé est devenu un symbole lunaire, car elle rappelle un croissant de lune.
Avoir un seul pied ou une seule main est un signe lunaire.

Les Eaux

Un double symbolisme

Principe de l’indifférencié et du virtuel, fondement de toute manifestation cosmique, réceptacle de tous les germes, les Eaux symbolisent la substance primordiale dont naissent toutes les formes et dans lesquelles elles reviennent, par régression ou par cataclysme. Elles précèdent toute forme et supportent toute création.
L’immersion dans l’Eau symbolise la régression dans le préformel, la régénération totale, la nouvelle naissance, car toute immersion équivaut à une dissolution des formes (les eaux étant elles-mêmes incapables d’en adopter une), à une réinterprétation dans le mode indifférencié de la préexistence ; A l’opposé, la sortie des Eaux répète le geste cosmogonique de la manifestation formelle.

Le symbolisme des Eaux implique donc aussi bien la mort que la renaissance. Ainsi on retrouve cette double thèmatique dans les cosmogonies (avec les Eaux Primordiales chaotiques), dans les apocalypses (déluges), mais encore dans le rite du baptême.

Cosmogonie et déluge

Les cosmogonies babylonienne et indienne connaissent un chaos aquatique primordial, mais ce thème se rencontre aussi dans un nombre considérable de cosmogonies archaïques et primitives.
Certains mythes font naître de l’Eau le genre humain ou d’autres races particulières.

Les traditions des déluges se relient presque toutes à l’idée d’une résorption de l’humanité dans l’Eau et de l’institution d’une nouvelle époque, avec une nouvelle humanité. Les péchés des hommes finissent par défigurer l’humanité, user le monde, le vider de ses forces créatrices. L’humanité s’étiole, devient stérile. Ces mythes trahissent une conception cyclique du cosmos et de l’histoire : une époque est abolie par la catastrophe et une nouvelle ère commence, dominée par des « hommes nouveaux ».
La Lune se trouve en étroite liaison avec les inondations et le déluge.

Symbolisme de l’immersion

Tout contact avec l’eau, quand il est pratiqué avec une intention religieuse, résume les deux moments fondamentaux du rythme cosmique, la réintégration dans les Eaux et la Création, et implique donc une régénération.
Le contact avec l’eau implique toujours une régénération, d’une part pasque la dissolution est suivie d’une nouvelle naissance, d’autre part parce que l’immersion fertilise et augmente le potentiel de vie et de création. Le baptême est un excellent exemple de ce symbolisme.

La purification par l’eau passe par l’immersion, qui dissout toute forme et abolit toute histoire. Sur un plan humain cela correspond à la mort, et sur un plan cosmique au déluge. C’est un retour au néant primordial. Cette mort est suivie d’une renaissance dans une nouvelle forme, lavée de son histoire.

Dès qu’elle est détachée des Eaux, cessant d’être virtuelle, toute forme tombe sous la loi du temps et de la vie, se corrompt, et finit par se vider de sa substance si elle ne se régénère pas par des immersions périodiques dans les eaux.

Eau et Lune, fécondité

Parce qu’elles sont soumises aux rythmes (pluie, marée) et qu’elles sont germinatives, les Eaux sont commandées par la Lune.

Dès la préhistoire, l’ensemble Eau-Lune-Femme était perçu comme le circuit anthropocosmique de la fécondité. Le contact avec l’eau peut féconder. L’eau est assimilée à la semence mâle.
L’eau est germinative, source de vie, sur tous les plans de l’existence. Elle est « Eau de Vie ». Elle devient substance magique et médicinale par excellence : l’eau vive guérit, rajeunit, assure la vie éternelle.

Le monde se révèle comme un tout organique : la spirale, l’escargot (emblème lunaire), la femme, l’eau, le poisson, tous appartiennent constitutionnellement au même symbolisme de fécondité.

Les cultes des Eaux

Le culte des Eaux (fleuves, sources ou lacs) présente une continuité impressionnante, même si les cultes ont évolué en fonction des influences et contraintes des religions dominantes.

Les forces de l’Eau sont personnifiés à travers des êtres surnaturels mineurs, comme les innombrables nymphes grecques ou les Nâga indiens, ou des divinités (Poséidon, Aegir, …). Les dragons, les serpents, les coquilles, les dauphins, les poissons, etc., sont des emblèmes de l’Eau.
Les oracles sont souvent situés dans le voisinage des Eaux : la puissance prophétique en émane.

Les Eaux dissolvent les morts, abolissant définitivement sa condition humaine.
La pensée que les âmes des morts souffrent de la soif a terrorisé en particulier les populations menacées par la chaleur et la sécheresse. On parlait alors de la « soif du mort ». Des libations ont alors pour objet l’abolition de cette soif, mais aussi la dissolution du mort et sa régénération, et plus tard dans un sens agricole sa transformation en germe, en « semence ».

La Terre

Constituant, dans un certain sens, les fondements même du Cosmos, la Terre est douée de multivalence religieuse. Elle a été adorée parce qu’elle était, parce qu’elle se montrait et montrait, parce qu’elle rendait, portait fruit, et recevait.
Les rythmes de la végétation révèlent à la fois les mystères de la Vie et de la Création, ainsi que ceux du renouvellement, de la jeunesse et de l’immortalité.

Remarque : les termes « Terre-Mère » ou « Déesse Mère » désigneront la personnification de la Nature Mère avant l’avènement de l’agriculture, alors que « Grande Déesse » se rapportera plutôt aux déesses liées à la fertilité, à l’aspect féminin de la polarité divine, tout deux issus de la révolution agraire. Mais en pratique les deux notions sont parfois difficilement différentiables…

Terre-Mère

La Terre est le fondement de toutes les futures manifestations religieuses. Mais avant toute interprétation mythologique, le sol en lui-même a été valorisé sur un plan religieux de façon immédiate : son étendue, sa solidité, la variété de son relief et de sa végétation constituent une unité cosmique, vivante et active. La Terre était donc, dans les premières expériences religieuses ou intuitions mythiques, « le lieu tout entier » qui se trouvait autour de l’homme, le cosmos-réceptacle des forces sacrées diffuses, bien au-delà de l’aspect simplement tellurique.

La Terre est Mère, Tellus Mater, elle engendre des formes vivantes en les tirant de sa propre substance. Elle est porteuse de germes, tout comme les Eaux, mais les différences avec ces dernières sont importantes :

  1. Les Eaux se trouvent au commencement et à la fin de tout évènement cosmique ; la Terre se trouve au commencement et à la fin de toute vie.

  2. Les Eaux précèdent toute création et toute forme ; la Terre produit des formes vivantes. Son destin est d’engendrer sans cesse, indéfiniment, sans se lasser.

  3. Le Temps est pour ainsi dire figé lorsqu’il s’agit des Eaux ; il est vif et infatigable lorsque la Terre engendre, avec elle tout arrive beaucoup plus vite à maturation.

  4. En se détachant des Eaux, une forme coupe tout lien organique avec celles-ci. ; cette rupture n’a pas lieu avec la Terre, qui reste solidaire et tisse ainsi un lien magique de sympathie entre toutes ses créations.

La Terre s’est donc imposée directement comme Mère, et on rencontre partout l’image primordiale de la Terre-Mère, sous des formes et des variantes innombrables.
Dans certaines religions, la Terre-Mère est capable de concevoir seule, par parthénogenèse. Dans la même logique, beaucoup de divinités de la Terre, de même que quelques divinités de la fécondité, sont bisexuées. La divinité cumule alors toutes les forces de création. Bien qu’archaïque, cette forme de bipolarité, de coïncidence des contraires, sera reprise par les spéculations ultérieures les plus élevées.
Pour d’autres traditions, l’achèvement de la création cosmique passe par une hiérogamie entre le Dieu-Ciel et la Terre-Mère. C’est un mythe exemplaire qui sert de modèle aux couples humains, pour lesquels l’union sexuelle conjugale gagne une dimension sacrée et cosmique.

Les multiples aspects de la fertilité universelle révèlent, en somme, le mystère de l’enfantement, de la création de la Vie, Vie qui est pour l’homme religieux le mystère central du monde.
Cette Vie n’est pas sentie comme une brève apparition dans le temps, entre deux néants. Il y a une préexistence et une post-existence, dont on ne sait en général que peu de choses. Le Cosmos est vu comme un organisme vivant, qui se renouvelle périodiquement, ce qui explique qu’il est souvent imaginé sous la forme d’un arbre géant. Mais l’arbre symbolise aussi la vie, la jeunesse, l’immortalité, la sapience, c'est-à-dire tout ce que l’homme religieux considère comme réel et sacré par excellence. C’est dans de tels symboles que s’expriment avec leur maximum de force et de clarté les valences religieuses de la végétation.

Enfantement et mort

Avant que les causes physiologiques de la conception ne soient connues, les hommes pensaient que la maternité était due à l’insertion directe de l’enfant dans le ventre de la femme, suite à un contact entre celle-ci et un objet ou animal du monde. Les hommes avaient donc un lien familial avec le milieu cosmique environnant, ils étaient au sens concret les « gens du pays ». Ils appartiennent au macrocosme environnant, la mère humaine ne faisant que les recevoir en son ventre, et le père ne faisant au mieux que légitimer les enfants, par des rituels possédant tous les caractères de l’adoption. La mère humaine n’est que la représentante de la Grande Mère Tellurique, modèle cosmique de la fécondité. La sacralité de la femme est ainsi liée à la sainteté de la Terre.
Ultérieurement, la notion de descendance tellurique a été remplacée par une idée plus généreuse, à savoir que la terre est la protectrice des enfants, qu’elle est la source de toute force et que c’est à elle (c'est-à-dire à l’esprit maternel qui l’habite) que l’on consacre les nouveaux nés.

L’enfantement des humains par la Terre est une croyance universellement répandue. Deux traditions répandues rapprochent Terre et naissance : l’accouchement sur le sol (dont le sens est sans doute d’indiquer la maternité de la terre.), et la coutume de déposer le nouveau-né sur le sol.
Un enfant « exposé », abandonné au bon plaisir des éléments cosmiques est toujours comme un défi jeté à la face du destin. Protégé par les éléments cosmiques, l’enfant abandonné devient le plus souvent héros, roi ou saint. Par le simple fait de l’avoir protégé et préservé de la mort, la Nature l’a voué à un destin grandiose, inaccessible aux simples mortels.

A l’autre bout de la vie, l’enterrement peut prendre une valeur de régénération : l’être est ainsi rendu à la Terre pour qu’elle puisse le faire renaître. L’enterrement a alors la même signification magico-religieuse que l’immersion dans l’eau : une purification et une nouvelle naissance. L’enterrement et la mort/renaissance peuvent être symbolisé par le passage dans le creux d’un arbre ou d’un rocher, ou dans n’importe quel « trou » dans le sol.
Suivant cette logique de mort/renaissance, le simple contact avec le sol régénère les faibles et les malades.

Déesse Mère, fertilité et Agriculture

Le couple divin Ciel-Terre est un leitmotiv de la mythologie universelle, mais avant d’être considérée comme une Déesse-Mère, comme une divinité de la fertilité, la terre s’est imposée directement comme Mère, Tellus Mater.
L’évolution ultérieure des cultes agricoles, en tirant au clair avec une précision de plus en plus accentuée la figure d’une Grande Déesse de la végétation et de la récolte, a fini par effacer les traces de la Terre-Mère. Son ascension au rang de divinité suprême, sinon unique, a été stoppée tant par sa hiérogamie avec le Ciel que par l’apparition des divinités agraires.
Les divinités agraires se substituent à d’archaïques divinités telluriques, sans pour autant entraîner l’abolition de tous les rites primordiaux. Les nouvelles divinités précisent davantage leur profil, leur structure religieuse devient plus dynamique. Elles commencent à avoir une histoire pathétique, à vivre le drame de la naissance, de la fertilité et de la mort. Le passage de la Terre-Mère à la Grande Déesse agricole est le passage de la simplicité au drame.

Le phénomène social et culturel du « matriarcat » se rattache à la découverte de la culture des plantes alimentaires par la femme. Celle-ci devient naturellement la propriétaire du sol et des récoltes, gagnant en prestige magico-religieux. Aux débuts de l’agriculture, la femme y jouait un rôle prépondérant, tant symbolique que technique, de par sa connexion avec les divers centres de fécondité cosmiques.

La solidarité reconnue entre la fécondité de la glèbe et celle de la femme constitue un des traits saillant des sociétés agricoles. La glèbe, le sillon labouré, est assimilée à la matrice, à la femme, les outils au phallus ou à l’homme, le travail agricole à l’acte générateur. L’homme joue ici un rôle, car la fertilité est précédée d’une hiérogamie.
Dans certaines tribus, les travaux agricoles sont vues comme un mal physique qu’on inflige à la Mère.

La végétation, symboles et rites du renouvellement

Les épiphanies d’une divinité, plus spécialement une divinité liée à la végétation, dans un arbre ou un autre végétal sont relevé dans tout le domaine indo-mésopotamo-égypto-égéen. On rencontre des arbres sacrés, des rites et des symboles végétaux dans les traditions religieuses du monde entier.
A travers la végétation, c’est la Vie toute entière, c’est la Nature qui se régénère par de multiples rythmes, qui est « honorée », promue, sollicitée. Les forces végétatives sont une épiphanie de la Vie Cosmique.

Les Eaux et les végétaux sont très souvent associés, dans les mythes et dans l’iconographie. Les Eaux sont porteuses de germes, de tous les germes. La plante exprime la manifestation du Cosmos, l’apparition des formes naissant des Eaux.

Schématiquement, les cultes de la végétation se répartissent en plusieurs groupes de symboles :

  1. L’ensemble pierre-arbre-autel, qui constitue un microcosme effectif dans les couches les plus anciennes de la vie religieuse

  2. L’arbre image du Cosmos (Inde, Mésopotamie, Scandinavie, etc.)

  3. L’arbre symbole de la Vie, de la fécondité inépuisable, de la réalité absolue ; il est en relation avec la Grande Déesse ou le symbolisme aquatique, et identifié à la source de l’immortalité

  4. L’arbre Centre du Monde, et support de l’Univers

  5. L’arbre symbole de la résurrection de la végétation, du printemps et de la régénération de l’année

  6. Les liens mystiques entre les arbres et les hommes (arbres anthropogènes, arbres réceptacles des âmes des ancêtres, mariage des arbres, présence de l’arbre dans les cérémonies d’initiation, …)

La symbolique et la mystique de l’Arbre

C’est en vertu de sa puissance, de ce qu’il manifeste (et qui le dépasse), que l’arbre devient un objet religieux.
Une relation d’analogie existe entre la sacralité de la Terre et celle de la végétation. La présence d’une Grande Déesse (parfois nue, ou encore accompagnée d’animaux héraldiques) à côté d’un symbole végétal confirme le sens qu’a l’arbre dans l’iconographie et la mythologie archaïques : celui de source inépuisable de la fertilité cosmique.

L’association de la pierre et de l’arbre pour constituer un lieu sacré est très ancienne et très répandue. Le lieu sacré est un microcosme parce qu’il répète le paysage cosmique, il est un reflet du Tout. Mais ce paysage cosmique se réduira à la seule figure de l’arbre, qui incorporera à lui seul toutes les caractéristiques du Cosmos.
L’Arbre Cosmique est parfois confondu avec l’Arbre de Vie. On peut suivre jusque dans la préhistoire, chez les indo-européens, la personnification de l’Arbre Cosmique et de l’Arbre de Vie dans le chêne. L’arbre renversé se retrouve chez les grecs, dans les traditions hébraïque et islamiques, dans le folklore islandais et finlandais.

Une des relations mystiques qui existent entre les arbres et les hommes est que ces derniers descendent généalogiquement d’une espèce végétale. L’arbre ou l’arbuste est considéré comme l’ancêtre mythique de la tribu, de la famille ou même de l’humanité entière.
L’arbre est aussi le protecteur des nouveaux-nés : il facilite la naissance et veille sur la vie des petits enfants absolument comme le fait la Terre. Le fait d’approcher ou de toucher les arbres, comme pour la terre, est bénéfique, fortifiant, fertilisant.

Arbre cosmique

Dans le Rig Veda, l’Arbre Cosmique est vu comme un arbre renversé, plongeant ses racines dans le Ciel et étendant ses branches au-dessus de la terre tout entière. Plus tard dans les traditions indiennes, l’arbre exprimera aussi la condition de l’homme dans le monde.

Mais Yggdrasill est l’Arbre Cosmique par excellence. Ses racines plongent jusqu’au cœur de la terre, là où se trouve le royaume des géants et l’Enfer. Auprès de lui se trouve la fontaine miraculeuse Mimir, où Odhin a laissé un œil comme gage et où il retourne sans cesse afin de rafraîchir et d’augmenter sa sagesse. On trouve aussi dans ses parages la fontaine Urd, où les dieux tiennent quotidiennement leurs conseils et y dispensent la justice. Avec l’eau de cette fontaine, les Nornes arrosent l’arbre géant afin de lui redonner de la jeunesse et de la vigueur.
Une vipère se trouve dans ses racines, qui essaye de l’abattre mais est combattue par un aigle.

L’Arbre de Vie

L’Arbre de Vie est le prototype de toutes les plantes miraculeuses, innombrables, qui ressuscitent les morts, guérissent les maladies ou rendent la jeunesse (en fonction des idéaux particuliers des mythologies concernant la vie et la mort).

L’Arbre de Vie peut donner l’immortalité, mais il est « caché », défendu. Cette source d’immortalité (sous la forme de l’arbre ou d’une fontaine) est difficile d’accès, et est gardée par un monstre (souvent de type ovidien : dragon, serpent, …) qu’il faudra vaincre. Il y a là un sens initiatique : l’homme doit faire ses preuves, seul les « héros » ont le droit d’acquérir l’immortalité. La lutte du héros avec le monstre n’est pas toujours de nature physique, et l’histoire de Gilgamesh illustre bien les difficultés de cette quête.
Souvent les mythes relatifs à l’Arbre de Vie le place implicitement au centre de l’Univers où il relie le Ciel, la Terre et l’Enfer. Ce détail de topographie mythique a une valeur toute particulière dans les croyances des peuples nordiques et central-asiatiques, bien qu’il soit probablement d’origine orientale (Mésopotamie).

La tradition hébraïque distingue l’Arbre de Vie et l’Arbre de la Connaissance du bien et du mal. Dans la Genèse, Dieu ne mentionne pas à Adam l’Arbre de Vie. On peut penser que celui-ci n’est accessible qu’à partir du moment où Adam se sera approprié la connaissance du bien et du mal, c'est-à-dire la sagesse.

Dans la symbolique chrétienne, la Croix du Christ a valeur d’Arbre de Vie.
En Mésopotamie et en Egypte, entre autres, on retrouve une association Grande Déesse – Arbre de vie. La vigne est identifiée par les paléo-orientaux à l’« herbe de vie ». Elle est l’expression végétale de l’immortalité, et le vin est resté, dans les traditions archaïques, le symbole de la jeunesse et de la vie éternelle.

La valeur magique et pharmaceutique de certaines herbes est due à un prototype céleste de la plante, ou au fait qu’elle a été cueillie pour la première fois par un dieu. Aucune plante n’est précieuse en elle-même mais seulement par sa participation à un archétype ou par la répétition de certains gestes et paroles qui, isolant la plante de l’espace profane, la consacrent.
Les traditions populaires de toutes les religions ne se lassent pas de lister les incantations et formules à prononcer au moment de cueillir les herbes. Dans la tradition chrétienne, les herbes médicinales devaient leur efficience au fait d’avoir été trouvé pour la première fois sur le Mont du Calvaire, ou encore parce que Dieu lui-même les avait dotées de leurs propriétés.

Régénération et renaissance

Tout ce qui est, tout ce qui est vivant et créateur, en état de régénération continue, s’exprime par des symboles végétaux. Le Cosmos a été représenté sous la forme d’un Arbre car, de même que ce dernier il se régénère périodiquement.

Il y a un circuit continu entre le niveau végétal, source de vie intarissable, et le niveau humain.
Les fertilités végétale et humaine sont liées. Les rituels agraires érotico-orgiaques ont pour but de symboliser ou de stimuler la fertilité végétale, et inversement certaines cérémonies végétales (mariage des arbres par exemple) visent à stimuler la fécondité humaine.
Les hommes ne sont que de simples projections énergétiques de la même matrice végétale, des formes éphémères dont le trop plein de niveau végétal provoque sans cesse l’apparition. Le fait qu’une race humaine descende d’une espèce végétale présuppose que la source de vie se trouve concentrée dans ce végétal ; donc que la modalité humaine se trouve là à l’état virtuel, sous forme de germes et de semences.
La mort est alors une réintégration dans la matrice universelle.
Le circuit entre ces deux niveaux s’est conservé dans un grand nombre de légendes qu’on peut classer en deux groupes :

  1. Transformation d’un être humain mort violemment et trop tôt (sans avoir épuisé complètement ses possibilités de création) en une fleur ou un arbre, nouvelle forme dans laquelle la vie tente de se prolonger. Dans tous ces contes, le circuit homme-plante est dramatique.

  2. Fécondation miraculeuse d’une femme par un fruit ou une semence.

Fêtes du printemps

Le printemps est le moment où la nature revient à la vie, et le collectif humain participe à cette renaissance. C’est une résurrection de la Vie Universelle et par conséquent de la vie humaine. C’est la bénédiction d’une nouvelle année qui commence, inaugurant un nouveau cycle temporel. Tout recommence à nouveau, l’acte primordial de la Création cosmique est répété, car toute régénération est une nouvelle naissance.

Les coutumes célébrant cette renaissance de la vie sont très nombreuses, jusqu’à nos jours. Les fêtes du printemps sont une occasion d’un divertissement collectif joyeux, qui participe plus ou moins de l’orgie.
Ces fêtes sont aussi l’occasion de concours divers, sélection des couples les plus vigoureux (le « Roi » et la « Reine », mis en avant et lié à la fertilité), … La fonction de ces épreuves était initialement de stimuler les énergies de la nature. La lutte entre ces deux saisons peut également être figurée. Cette lutte en elle-même est un rituel de stimulation des forces génésiques et des forces de la vie végétative.
Souvent, une représentation de l’année écoulée est détruite, mise à mort symboliquement : l’acte final du Carnaval est la condamnation à mort et l’exécution de l’effigie du Carnaval ; l’expulsion ou le meurtre d’une effigie de la « Mort » ou de l’Hivers avant l’introduction de l’Eté.

L‘arrivée du « Mai » est souvent figurée non seulement par un arbre ou par un mât, mais aussi par des effigies anthropomorphes, décorées de feuillage et de fleurs, et même par une personne déterminée qui incarne la force de la végétation ou une de ses manifestations mythiques. Ces cérémonies se terminent par une demande de cadeaux, ceux qui refusent sont menacés. Le groupe s’arroge ce droit d’injurier les avares en sa qualité de messager de la végétation : d’une part parce que l’avarice est nuisible à la collectivité toute entière, et d’autre part parce que, dans un épisode dramatique comme l’est la venue du printemps, il faut que la substance vitale, la nourriture circule avec générosité à l’intérieur de la collectivité, pour promouvoir de façon magique le circuit des réserves cosmiques de substance vitale (verdure, troupeaux, récoltes).

Agriculture et cultes de la fertilité

L’agriculture a permis à l’homme, au-delà de lui fournir une nourriture plus régulière et abondante, de comprendre l’unité fondamentale de la vie organique : l’analogie homme-femme, l’acte générateur-ensemencement, la vie rythmique, la mort comprise comme une régression, etc. La mystique agraire a une structure sotériologique évidente. La vie végétale qui se régénère par sa disparition apparente (l’enterrement des semences) est à la fois un exemple et un espoir : la même chose peut arriver avec les morts et avec les âmes.

L’homme « primitif » vit dans l’anxiété incessante de voir s’épuiser les forces utiles qui l’entourent. Cette crainte est d’autant plus vive dans le cas de phénomènes périodiques cycliques ayant des moments d’extinction, surtout quand l’homme semble participer à la désagrégation de la « force » (cueillette, moisson, …). Ainsi un élément primordial des cérémoniaux et techniques agricoles y est l’intervention directe de l’homme : il participe à la vie végétale, tant dans l’épuisement de ses forces que dans sa renaissance. Le rite est là pour écarter le danger d’un épuisement total, ou simplement du contact avec la puissance agraire sacrée.

Le temps, le rythme des saisons, a une importante primordiale pour l’expérience religieuse des sociétés agricoles. Cette conscience des cycles temporels fermés explique nombre de cérémonies en liaison avec l’expulsion de la « vieille année » et l’arrivée de la « nouvelle année », accompagnées de l’expulsion des maux et des péchés de toute la communauté, ainsi que la régénération des pouvoirs.

Une solidarité a toujours existé entre la femme et l’agriculture. La solidarité mystique entre la fécondité de la terre et la force créatrice de la femme est une des intuitions fondamentales de ce que nous pourrions appeler la « conscience agricole ».

Les mystères antiques n’ont pas seulement gardé des traces de cérémonies agraires, ils n’auraient pas pu s’organiser en religions initiatiques s’ils n’avaient eu derrière eux une longue période préhistorique de mystique agraire.

Rituels agraires

Tout comme l’agriculture nécessite un certain travail, la régénération s’obtient par des actes, des gestes, des rites. Le travail agricole en lui-même est un rituel, impliquant tout un ensemble de liaisons avec ce monde cosmique. Le rituel implique la pureté de l’officiant, des gestes codifiés.

Il y a une reconnaissance d‘une force manifestée dans la récolte. Cette puissance est soit impersonnelle, soit représentée dans des structures mythiques, ou concentrée en certains animaux ou personnes humaines. Les figures, les noms et l’intensité de ces personnifications varient, mais on retrouve souvent une mère, une vielle femme. Ces personnifications peuvent passer par des effigies anthropomorphes, alors souvent détruites et renouvelées lors des fêtes de printemps.
Les rituels tendent à établir des rapports favorables entre l’homme et ces puissances, et à assurer la régénération périodique de ces dernières.

Les premiers ou derniers épis d’une récolte ont une valeur symbolique, ils sont chargés de l’essence vivifiante de la récolte. En tant que tels, ils sont parfois fauchés (et leur énergie est utilisée pour autre chose), parfois préservé, parfois offert à des « forces ».

Le cérémonial agraire comprend souvent un acte de destruction : immolation de l’effigie, noyade symbolisée du représentant humain de la végétation, … Tous ces actes sont les réminiscences d’un scénario dramatique très archaïque qui devait impliquer un sacrifice humain réel.
Le sens de ces sacrifices humains doit être cherché dans la théorie archaïque de la régénération périodique des forces sacrées. Si le mythe cosmogonique implique la mort d’un être primordial, du corps duquel ont été constitués les mondes ou les éléments du monde, le sacrifice de régénération en est une répétition, la victime étant identifiée à l’être primordial.

Il y a une parfaite symétrie entre les rituels agraires du commencent et ceux de fin, entre les offrandes faites au commencement des semailles, de la moisson, du battage ou lors de l’engrangement. Comme il a commencé, le cycle se ferme par une fête collective de la récolte qui a lieu en automne et qui comporte un festin, des danses et des sacrifices offerts aux différents esprits.

Lien avec les morts

Avec la découverte de l’agriculture, l’homme prend conscience que rien ne meurt réellement, tout se réintègre dans la matière primordiale et se repose dans l’attente d’un nouveau printemps. Cette conception n’exclue pas une vision dramatique de la mort et de la renaissance.

L’agriculture et le monde des morts se rencontrent sur deux aspects : la solidarité avec la terre, les morts comme les semences sont enterrés dans une dimension chtonienne ; et l’attirance des morts pour la renaissance et la fécondité des végétaux.
La Terre-Mère ou la Grande Déesse de la fertilité contrôle de la même manière le destin des semences et celui des morts. La plupart du temps une divinité de la fertilité chtonico-végétale devient également une divinité funéraire.

Les morts sont donc très souvent présents lors des fêtes agraires et génésiques, pour profiter du trop plein de vie bouillonnante qui s’y manifeste. De même les éléments agraires présents dans les fêtes de l’hiver s’expliquent par la fusion des cultes de la fertilité et funéraires.
Si les morts recherchent les modalités spermatiques et germinatives, il n’est pas moins vrai que les vivants ont aussi besoin d’eux pour défendre leurs ensemencements et protéger les récoltes. Tant que les grains restent ensevelis, ils se trouvent sous la juridiction des morts.

Sexualité et orgies

Nombres de rites attestent de l’influence de la magie érotique sur l’agriculture. La femme, la fertilité, la sexualité, la nudité sont autant de centres d’énergie sacrée et de points de départ pour les scénarios cérémoniels, et révèlent la solidarité entre les diverses modalités de la fertilité biocosmique. Il y a une solidarité des formes et des actes de la vie. Ainsi la fécondité de la femme influence la fécondité des champs, mais l’opulence de la végétation aide à son tour la femme à concevoir.

Suivant le principe magique qui dit que ce que l’on accompli en commun donne de meilleurs résultats, l’hiérogamie classique d’un unique couple tourne souvent à l’orgie. A l’union du couple divin doit correspondre, sur terre, la frénésie génésique illimitée. Ainsi les moments de crise cosmique ou d’opulence servent de prétexte pour le déchaînement d’une orgie qui aide à faire circuler l’énergie vitale et sacrée.
Comme les semences qui perdent leur contour dans la grande fusion souterraine, se désagrégeant et devenant autre chose (germination), les hommes perdent leur individualité dans l’orgie, se fondant dans une seule unité vivante. L’orgie, de même que l’immersion dans l’eau, annule la création mais la régénère en même temps. C’est une expérimentation de l’état préformel, primordial, chaotique. Ce chaos s’accompagne de l’abolition des normes, des limites, des personnalités.

Les orgies ne s’encadrent pas exclusivement dans les cérémonies agraires, bien qu’elles gardent toujours des coïncidences précises avec les rites de régénération et de fécondité.

Bibliographie

Mircea Eliade, « Le sacré et le profane ».
Mircea Eliade, « Traité d’histoire des religions », Bibliothèque historique Payot.

Mise à jour le Dimanche, 30 Mai 2010 23:03