Lilith, la Mère obscure

Aspect mythologiques

Les démons de Mésopotamie

A côté du panthéon principal s’active une foule de démons, le plus souvent sans attributions bien définies, qui ne nous sont connus que par leurs incantations. Ils sont souvent considérés comme des esprits du vent et de l’orage.
Le démon mâle Lilû, héritier du Lil sumérien, est un esprit de licence et de lascivité, séduisant les femmes durant leur sommeil. Lilitû, ou Ardat Lili (servante de Lilû), joue vis-à-vis des hommes le même rôle funeste. C’est une vierge inassouvie, ravisseuse nocturne, qui attaque les hommes mariés et leur foyer.
D’autres figures démoniaques existent, et de nombreuses assimilations sont faites entre ces personnages. Ils sont interchangeables quant à leurs méfaits. Gallû est un autre de ces démons mésopotamiens, qui capitalisera tous les traits du genre et poursuivra sa carrière dans la mythologie grecque.
La nature plurielle de ces démons préfigure la descendance plurielle de Lilith, ainsi que sa multitude de nom.

La démone sumérienne Lamme est très proche de Lilith en de nombreux points. Lamme (akkadien Lamashtu), fille de An, a 7 noms, plus de nombreux titres. Elle apparaît dans les textes les plus anciens de la première dynastie babylonienne, et gagna l’Assyrie.
Elle est une démone stérile, ravisseuse d’enfants, attaquant les femmes enceintes et les mères. C’est un vampire femelle qui massacre les enfants, se repaît du sang des hommes et dévore leur chair. L’iconographie akkadienne la montre en femme nue, les membres inférieurs en serres d’oiseau de proie ; elle a la tête et les oreilles d’une lionne, parfois d’un vautour.

La Lilith juive et chrétienne

Lilith n’est mentionnée qu’une seule fois dans l’Ancien Testament, en Isaïe 34, 14. Les traducteurs de la bible de Jérusalem rajouteront une référence à son nom au texte original dans Job 18, 15.
Lilith est parfois traduit en Lamia. Elle est considérée par les érudits comme une créature nocturne, souvent représentée par un chat-huant, dont les cris symbolisent la désolation des contrées maudites.

Dans les traditions populaires, Lilith met en péril les femmes en couches dont elle dévore les enfants. Elle y est un esprit nocturne et volant.

Lilith est citée à maintes reprises dans le Talmud et le Zohar. Elle y est un démon femelle essentiellement nocturne, à face de femme, doté d’ailes et portant de longs cheveux. L’Alphabet de ben Sirah précise des moyens (incantations, amulettes) de se prémunir de Lilith.
Dans le Testament de Salomon, elle erre la nuit rendant visite aux femmes en couches et s’efforçant d’étrangler leur enfant nouveau-né. Dans ce livre se trouve aussi l’histoire de la rencontre entre le prophète Elijah et Lilith.
Lilith est aussi la profanatrice de la semence humaine. La semence que répand à terre la masturbation féconde Lilith et lui engendre des fils. Elle provoque les hommes à des pratiques sexuelles illicites. Le Zohar contient des incantations pour éloigner Lilith du lit conjugal.
Lilith passe pour être l’une des quatre mères de démons, avec Agrat, Mahalath et Naamah. Elle règne sur Rome, les trois autres ayant reçu Salamanque, l’Egypte et Damas.

Ni le Nouveau Testament ni la tradition chrétienne ne parlent expressément de Lilith, mais on sent sa présence dans des allusions. (Par exemple le démon de Midi dont parle le Psaume 91). Les prostitués du « Jugement de Salomon » dans le Livre des Rois seraient, pour beaucoup de kabbalistes modernes, ainsi que suggéré dans le Zohar, Lilith et Agrat.

La première Eve

La Genèse parle de deux créations de l’homme.
D’abord Dieu créé l’homme et la femme à son image : « Dieu créa l’homme à son image. A l’image de Dieu Il le créa. Homme et Femme il les créa. »
Plus tard dans le récit, il est dit que Dieu modèle l’homme avec de la glaise et qu’il lui insuffla la vie. Plus loin encore, la femme est faite à partir d’une cote d’Adam.
Les rabbis ont avancé maintes explications pour expliquer cette contradiction. L’une d’entre elle dit que Adam aurait été créé initialement androgyne, et cet être bisexué aurait été séparé en homme et en femme.

L’Alphabet de ben Sirah introduit la légende de Lilith comme première femme d’Adam. Cette légende doit être beaucoup plus ancienne que cette transcription par écrit.
D’abord Adam et Lilith ont été créés, de manière égale. Entre eux naquit un différent dont le prétexte fut la manière dont ils feraient l’amour, dissimulant de façon symbolique le conflit des prétentions à la suprématie sociale. Lilith contesta les revendications de son mari à être le chef. Elle voulait l’équivalence de ses droits au sein du couple. Devant l’intransigeance d’Adam, elle invoque le nom de l’Ineffable, et reçut miraculeusement des ailes. Elle s’en fut par les airs hors du jardin d’Eden.
Adam a le cœur brisé. Emu, le créateur envois trois anges à la recherche de Lilith. Mais elle ne veut rien entendre, malgré la sentence du seigneur qui est qu’elle mettra au monde de nombreux enfants et que 100 de ses fils mouront chaque jour. Elle est désespérée et pense mettre un terme à son malheur en se jetant dans la Mer Rouge. Mus par le remord, les anges lui donnent tout pouvoir sur les enfants nouveaux-nés, pendant 8 jours après leur naissance pour les garçons et 20 pour les filles ; en outre elle a un pouvoir illimité sur les enfants nés hors mariage. Ces pouvoirs s’annuleraient en la présence d’une amulette avec les images des trois anges.
Lilith rencontra plus tard Samaël, maître des anges déchus. Il s’accorde avec elle sur l’égalité des sexes, et s’installe avec elle dans la Géhenne. Elle vouera une haine mortelle à Eve. Une tradition tardive l’identifie au serpent tentateur.
Elle demeurera la dame des douleurs, son esprit de vengeance fait planer sa menace sur les bonheurs licite. La multitude démoniaque des descendants qu’elle engendrera avec Samaël peuple la terre. Sa présence et sa puissance effraient et séduisent.

Lilith la maudite remplira dans le monde des ténèbres une fonction homologue mais négative de celle que remplira la Shekhina, la Divine Présence, dans le monde de la Sainteté.

Une tradition juive rapporte qu’après la mort d’Abel, Adam cessa de connaître sa femme. Il aurait été fréquemment visité durant son sommeil par des esprits féminins, ce qui a engendré des nuées d’esprits et de démons dotés de pouvoirs particuliers. Il ne sont pas tous maléfiques, comme le montre la légende de Rabbi Hanina.

Parentes gréco-latines

Gallû, sous le nom de Gélô, en compagnie de Lilith et Lamme, elle-même appelée Lamia, vont hanter les mythes grecs.

Lamia, persécutée par Héra, habitait dans une caverne sombre, privée de sommeil. Zeus lui avait donné le don de pouvoir déposer ses yeux, pour pouvoir tout de même dormir.
Lamia donna naissance aux Lamies, qui en compagnie des Empuses, s’attachaient aux jeunes gens et leur suçaient le sang. Certaines légendes les voient dévorer des enfants, d’autres les assimilent à des séductrices, des courtisanes.

Les sirènes sont des créatures séduisantes et enchanteresses, avec un buste et un visage de jeune fille, le dos doté d’ailes (bien que monstres marins), des griffes à la place des mains. Elles attirent par leur chant puis dévorent leur proies. Les traditions en connaissent de 2 à 8 (2 dans l’Odyssée).

Les harpies, souvent confondues avec les Lamies, s’emparent des enfants et des âmes. Elles sont femmes ailées ou oiseaux à tête de femme. Elles ont des serres aiguës et parfois une crinière de cheval. Elles sont mentionnées dans la Toison d’Or.

Empusa, dont le nom signifie « celle qui viole », est un spectre appartenant au monde infernal, changeant de forme, terrifiant femmes et enfants et se nourrissant de chairs humaines. Elle se manifestait vers le midi, quand on rend les derniers devoirs aux morts.
Les empuses sont des démons femelles insatiables à l’allure de belles jeunes femmes, s’unissant aux hommes assoupis, aspirant leur force vitale jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Echidna, fille de Phorcys et de sa sœur Cétô, est la Vipère à visage de femme, dont le corps se termine par une queue de serpent. Elle mit au monde le Sphinx, Cerbère, l’Hydre de Lerne, le Lion de Némée, l’Aigle de Prométhée, Scylla, ainsi que les Dragons.

Phorcys et Cétô engendrèrent aussi les Gorgones et les Grées. Elles habitaient dans l’extrême occident, non loin du Royaume des Morts.
La tête des Gorgones étaient entourée de serpents ; leur bouche avait des défenses telles celles des sangliers ; leur cou était protégé d’épaisses écailles ; elles avaient des ailes d’or ; et surtout l’intensité de leur regard changeait en pierre quiconque sur qui il se portait. Elles étaient au nombre de trois, et seule la dernière, Méduse, était mortelle.
Les Grées sont les sœurs des Gorgones, et trois elles aussi. Elles partageaient à trois un unique œil et une unique dent. Elles étaient en quelque sorte les gardiennes des Gorgones.

Scylla, monstre marin du détroit de Messine, a le haut du corps d’un être humain, le sein d’une jeune fille, et passé la ceinture le corps d’un dragon avec un ventre hérissé de loups et des queues de dauphins.

Cousinage européen

Tout au long du moyen age, la démonologie chrétienne a connu des Gilou, Gellou, etc.
La légende de Gerbert d’Aurillac, pape Sylvestre II (999, 1003) : étant jeune, il croisa une jeune fille très belle qui en échange de sa confiance lui promis son corps, ses connaissances magiques et sa richesses. Il accepta, et devint rapidement archevêque de Reims, puis de Ravenne, et enfin Pape. A sa mort il confessa ses pêchés.
Au XVI siècle en Europe centrale, on éveillait les enfants au berceau qui souriaient dans leur sommeil : on craignait qu’ils ne jouent avec Lilith et que celle-ci, les ayant ainsi séduits, ne les emporte avec elle.

Les puits, avec leur connotation si profondément féminine, sont les habitations privilégiées des serpents, des dragons, des basilics et des vouivres qui, le plus souvent, incarnent des forces maléfiques.

Les vouivres, liées à la vipère, sont des habitantes de puits. Ce sont les descendantes directes des Gorgones. Elles dévorent les enfants, et ont une unique pierre précieuse (diamant) au milieu du front à la place d’yeux qui leur sert aussi à fasciner ses proies.

Mélusine

Récit de Mélusine dans la Chronique de Mélusine de Jean d’Arras, au XIV siècle :

Le roi Elinas d’Albany a perdu sa femme. Il est attiré au bord d’une fontaine par le chant de la fée Pressina, dont il tombe amoureux. Il l’épouse à la condition qu’il ne lui rendra pas visite à l’époque des ses couches. Bientôt Pressina donne naissance à trois filles, Mélusine, Mélior et Palatine. La joie de la nouvelle fait oublier au roi l’interdit et il rentre dans la chambre de sa femme. Elle se saisit des enfants et s’enfuie sur l’île de Céphalonie. Elle raconte à ses filles comment, sans la perfidie de leur père, elles auraient pu être heureuses. Elles décident alors de se venger : elle réussissent à l’enfermer. Mais Pressina est courroucée et punit Mélusine de son initiative en transformant en serpent le bas de son corps depuis la taille. Ce maléfice serait actif chaque samedi, et elle ne pourrait être mariée que si son mari accepte de ne jamais chercher à la voir ce jour là.
Mélusine s’en va en France. Elle arrive dans la forêt de Coulombiers en Poitou où les fées de la région la choisissent comme reine. A la Fontaine des Fées elle rencontre le chevalier Raimondin, qu’elle épousera sous les conditions prévues. Elle utilisera sa magie pour lui apporter fortune et puissance, et bâtira un château à Lusignan. Cependant tous ses enfants ou ses réalisations présentent toujours quelques difformités ou défauts. Le doute s’installe dans l’esprit du père, qui finit par chercher à la voir un samedi. Il la verra sous son apparence monstrueuse, mais tente de garder le secret. Mais ce secret finira par être révélé et Mélusine s’en va en volant. Elle apparaîtra, tant que son château restera debout, peu avant la mort de chaque sire de Lusignan.

Aïcha Qondicha

Aïcha Quendicha (Kendicha), aussi nommée populairement Lalla Aïcha, Aïcha soudaniyya, Aïcha l'gnaouia, qu'au moins une personne dans chaque famille aurait rencontrée, est décrite comme une femme fascinante mais aussi terrifiante. Vêtue de somptueuses toilettes, elle peut cependant cacher des seins pendants et des pieds de chamelle (ou de chèvre, ou de mule). Inlassable séductrice, malheur à celui qui couchera avec elle sans avoir découvert son identité ou s'être protégé en plantant un couteau dans la terre, elle détourne quantité d'hommes qui sont ainsi voués au célibat ou, s'ils sont mariés, voient leur vie conjugale frappée par la mésentente, l'impuissance, la maladie, la stérilité etc.
Aïcha Quendicha est une figure complexe qui condense non seulement les fantasmes masculins projetés mais aussi les fantasmes féminins ; de la mère phallique et castratrice sous l'angle de la sorcière à la maîtresse idéale sous celui de la beauté fatale, celle dans laquelle on se perd, elle peut aussi représenter la rivale invisible. Son époux "officiel", le djinn Hamou Qiyu, peut paraître un peu effacé malgré ses affinités avec les abattoirs, le sang et les bouchers.
A l’origine personnage historique (elle aurait mené une résistance contre des colonisateurs portugais), elle est devenue un des djinn les plus importants du Maroc en s’appropriant les attributs de la déesse de l'amour Astarté, qui était vénérée par les Cananéens, les Hébreux et les Phéniciens.
Elle est très crainte, bien que parfois elle puisse apporter protection.

Recherche d’un sens

Cohérence et complémentarité des traditions

Lilith est un avatar temporel, spatial et culturel d’une figure mythique peut-être universelle, et en tout cas antérieure. Lilith et tous les autres avatars forment un éclatement culturel de cette figure primitive imaginaire plus riche et plus essentielle encore.

Le trait le plus largement partagé par les divers avatars est la conduite dévoratrice, sur des objets qui sont les hommes, les enfants ou encore les femmes en couches. Ce cannibalisme va de pair souvent avec un épuisement des forces vives de la victime, qui ne fait que conclure l’épuisement sexuel. Ce trait dissimule toute une problématique de stérilité charnelle et spirituelle.
Le second trait commun est la séduction, qui est aussi un moyen d’opérer pour le premier trait. Cette séduction passe par des attraits physiques (principalement la poitrine) ou le chant.
Ces créatures sont également puissantes. Cette puissance peut recevoir une expression métaphorique, souvent d’accentuation phallique : la forme serpentine des vouivres, mais aussi les ailes, organes du vol ascensionnel dont le symbolisme mâle est bien connu.
Elles ont de plus une affinité pour l’obscurité, ou du moins il y a une problématique de vision.
L’odeur, la saleté, la répugnance sont des traits à regrouper au sein d’une composante anale.
Enfin, ce sont souvent des femmes déçues dans leurs amours ou dans leur désir de maternité.

Transparences sociologiques

Ce que l’on sait ou croit savoir du statut de la femme dans le Proche-Orient protohistorique laisse voir dans le récit « de la première Eve » la trace tardive laissée dans la mémoire collective par un bouleversement extrêmement ancien d’attitudes, de structures et de croyances : la découverte de l’agriculture et la révolution culturelle et sociale qui s’en suivit.

La théorie, aujourd’hui dépassée, de Bachoren dans Das Mutterrecht (1861) avançait qu’à une époque très reculée aurait existé, au sein de chaque tribu, un stade de liberté sexuelle sans entrave qu’il appelle « hétairisme ». La descendance ne pouvait être prouvée que du côté maternel. Puis apparu le mariage par groupe, qui évolua vers le mariage apparié et une société matriarcale. Le patriarcat apparu après.
On peut soutenir que la femme connut à certaines époques un statut privilégié qu’atteste le large développement de la matrilinéarité – ou reconnaissance par le groupe de l’appartenance de l’enfant au clan maternel – et de la matrilocalité – qui impose à l’époux d’établir sa résidence au lieu de résidence de sa femme. L’égalité des sexes, ou même de la préséance de la femme, se retrouve dans les images que nous en donnent les couples divins : Adonis et Astarté, Attis et Cybèle, Osiris et Isis, par exemple.
Mais le statut de la femme dans les tribus chasseresses et nomades est généralement considéré très bas. Un statut beaucoup plus élevé lui fut fait avec la découverte de l’agriculture. Elle est honorée comme créatrice de vie humaine. Elle est fécondité. Sur le plan pratique, elle joue aussi un rôle important dans la répartition des taches agricoles. Sa condition morale fut, à cette époque indécise, au moins égale à celle de l’homme, mais ce dernier continue cependant à détenir le pouvoir économique et politique. La femme règne mais ne gouverne pas.

Message philologique

En sumérien « lil » signifie « vent ». Ce terme se rapporte aussi à la lascivité. En babylonien « lil » peut aussi évoquer la terre.
L’étymologie la plus courante rapproche Lilith du mot hébreu « laïl » signifiant « nuit ». On rapproche aussi d’un grand nombre de dérivés en relations avec l’absorption, l’engloutissement : avaler, lécher, engloutir, dévorer, etc…
Pour la filiation indo-européenne, la racine *la se rattache à des mots tels que : lécher, langue, … C’est la syllabe qui sert à la formation de quantité de mots destinés à la description d’activités « orales » ou « qui ont un rapport à la langue », et à la parole.

Métaphores mythologiques, l’avalage et le vol

La mythologie est l’histoire de ces dieux que l’homme se confectionne à la mesure de ses désirs, de ses fantasmes et des instances refoulantes qui l’habitent. Elle en raconte les naissances, les aventures, les morts, semblables à celles humaines en ce qu’elles en sont des projections réalistes, mais en même temps profondément autres, en ce que leurs récits se doivent de contourner la reconnaissance des vœux interdits. Les chemins d’évitements utilisent les multiples procédés du symbole, expression dissimulée des réalités inexprimables.
Ainsi le monstre mythique se dévoile comme un aspect obscur de l’âme humaine.

Autour de Lilith, deux thèmes, deux pôles, servent de repères à la lecture mythologique : l’avalage et le vol.

A travers toutes les diverses formes d’avalage, en fin de compte c’est le ventre que le mythe désigne en permanence. Le ventre digestif, lieu privilégié des transformations vitales (voir alchimie par exemple), est également utérin. Ce refuge bienheureux peut cependant se faire prison, il n’abandonne pas sa proie facilement.
Souvent, l’initié devra pourtant pénétrer dans une caverne avant d’en ressortir avec une connaissance rénovée, comme le montrent de nombreux rituels de passage qui comportent un séjour dans une grotte ou un substitut (four, fosse, forêt). Le fond contient le trésor caché de la science nouvelle, la science du moi intérieur, mais il est défendu par ses hôtes funestes ou malins. L’échec signifie souvent la mort.
Nombre de monstres vivent dans de telles cavernes, ou par inversion symbolique dans la mer.

Le confinement de la caverne est l’antithèse du caractère illimité des expansions aériennes.
Les cieux ont de tout temps été le refuge des dieux et du merveilleux. L’oiseau est protégé des dieux avec lesquels il entretient une relation de connivence. L’aile est bien évidemment symbole aérien par excellence, de plus liée à la notion de communication entre hommes et dieux. Le vol est aussi verticalité, érection, virilité, force et séduction.
Le vol ascensionnel est seul capable d’assurer la reconquête du paradis primordial, situé en haut, et de nous reporter dans les conditions d’avant la chute.
Bien que souvent associé à des notions positives, le vol deviendra aussi une caractéristique des agents négatifs. Le vol présente donc aussi des aspects ambigus.

Lectures psychanalytiques

Le caractère nocturne de Lilith ou des personnages assimilés nous confronte au thème du regard interdit ou dangereux. Cette problématique du regard dangereux, qu’il soit porté avec difficulté sur une créature mystérieuse dans sa retraite ou par les créatures homologues aériennes et nocturnes, suggère que les épisodes où il intervient sont étroitement apparentés à la scène primitive. La scène primitive, c’est l’équivalent fantasmatique chez l’enfant de la réalité du coït parental, que l’enfant peut vivre comme une agression du père dans une relation sadomasochiste avec la mère, au cours d’un rapport anal.
L’obscurité vient réactiver les perceptions incomprises que le jeune ou très jeune enfant a pu avoir du rapprochement sexuel de ses parents, qui se faisait plutôt la nuit.

Deux autres caractères s’articulent entre eux de façon à peu près constante ; la séduction et la dévoration. Souvent le langage courant rapproche ces deux notions (elle est « à croquer », elle est « délicieuse »). C’est cet aspect de dévoration qui rend, ici, la séduction incestueuse. En effet, la tendance de l’enfant (ou de l’adulte) à s’identifier au bon objet, à l’objet gratifiant que sont le sein puis la mère (et leurs métaphores) s’accompagne du désir avide de dévorer cet objet. La satisfaction de l’enfant que l’on nourrit est source de fantasmes cannibaliques à l’égard de l’objet d’amour. On peut remarque que nombre de personnages de la famille de Lilith exercent leur séduction grâce à leur poitrine féminine, qui suggère la fonction nourricière.
La représentation symbolique de la mère par un être dévorant s’enracine dans le fantasme refoulé du fils qui aspire à prendre dans la scène primitive une place dont il est normalement exclu.

 

Modernité du mythe

La figure de Lilith va ressurgir au cours du XIX siècle, siècle technique, classiquement symbolisé par la conquête du feu et une influence prométhéenne.
Elle est fantasmes d’origine et de retour, toujours plus ou moins chargés de relents incestueux ; fantasmes de chute et de perdition, toujours plus ou moins teintés d’agressivité et de culpabilité. Tous ces fantasmes s’articulent autour des représentations de la femme ambiguë.
Lilith, séductrice et prolifère, s’offrira comme le symbole de la société moderne, en précaire équilibre entre la chair et l’esprit, entre la régression toujours menaçante et l’exaltation parfois perverse de la raison.

Redoublant la problématique mythique des origines, celle, métaphysique, de la tentation, de la chute, du mal et de la Rédemption a obnubilé les plus généreux esprits du XIX siècle.

Evocations littéraires

Nombreux sont les écrivains romantiques qui, pour l’expression de leurs conflits intimes, si profondément accordés à ceux de l’époque, ont ressuscité les vieilles figures équivoques des mythologies oubliées.

Parmi eux, celui qui passe pour le père littéraire de la Loreley germanique, Clemens Brentano. Dans « Godwi », la Loreley est une sorcière blonde qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde. Elle s’efforçait d’échapper à la fatalité qui a fait d’elle une créature du mal.

 

Vigny envisage de composer autour de Lélith (au lieu de Lilith) un poème philosophique, dont il parle dans son journal. Ce poème tournait autour d’une intuition eschatologique, d’une passion de rédemption par-delà le bien et le mal, si étrangère à la culture du Dieu mâle et à son légalisme manichéiste dont hérita l’église chrétienne. Le titre en est « Lélith ou le génie de la nuit ».

L’Egypte était à la mode. C’était un lieu d’initiation et d’ambiguïté. Elle était reconnue comme centre de la diffusion des cultures. C’est vers l’Egypte que se sont déplacées nombre de figures mythiques comme Lilith, que nous retrouverons sous les traits d’Isis. En elle va se résumer toute la richesse spectrale des imagos maternelles et s’abolir toute une chronologie mythique.

Dans « La fin de Satan », Victor Hugo fait de Lilith une incarnation du Mal. Fille aînée de Satan, elle apparaît comme une sorte d’absence d’être, dont elle a une contrepartie lumineuse et divine. Elle apparaît également dans « Le Gibet », sous les traits de la femme obscure et inquiétante. Elle y sera assimilée à Isis sous le terme « la goule Isis-Lilith ».

« La fille de Lilith », d’Anatole France (1889). Ce livre très contestataire est un livre de mythologie politique, comme dans la « Lilith » de Marcellus Emants. Il s’articule autour du désir que l’épreuve de la mort vienne combler la jouissance de la vie et que l’expérience du remords vienne couronner la découverte du plaisir.

Dans la nouvelle « Lilith », tirée de « Venus Erotica » d’Anaïs Nin, l’auteur présente Lilith comme la Femme Frigide. Son insatisfaction sexuelle n’est que le reflet de sa négativité. Elle est seule, frustrée et frigide, fantasmant à jamais un bonheur impossible et signant, à travers l’échec d’un couple, celui de la féminité.

En puisant dans « L’esprit de la Terre » et « La boite de Pandore » de Wedekind, Alban Berg présente en « Lulu » un avatar de Lilith. Avec de fortes références à la légende de la première Eve, l’auteur présente Lulu comme une femme cherchant une voie entre ou au-delà de celles de la vierge, de la mère ou de la putain que lui offrent ses amants.

Dans la « Lilith » de Marcel Schwob, elle y est plus qu’épouse, elle est simultanément mère, amante et initiatrice. Elle y est restaurée dans sa condition de femme primordiale, source de toute vie et modèle de toute fécondité.

Lilith et la civilisation technique

Comme Lilith, la civilisation technique se révèle simultanément séductrice et terrifiante, prolifique et stérile. Dans le même temps qu’enseignant la parole, elle engendre la violence.
La haute technologie engendre l’urbanisation et la désertification des campagnes, forme de stérilité. L’urbanisation délirante engendre ségrégation sociale, elle même source de frustration et d’angoisses.

Mise à jour le Dimanche, 30 Mai 2010 17:29