Aspect psychanalytique du mythe

Le mythe primordial et sa fragmentation

Définition du mythe

Mircea Eliade, « Aspect du mythe » :
Réalité culturelle complexe qui raconte une histoire sacrée, un évènement qui a eu lieu dans le temps primordial, au temps des commencements. Le mythe révèle des origines, il raconte comment, grâce aux « êtres surnaturels », une réalité est venue à l’existence.

Se rapportant aux origines en ce qu’elles s’enracinent dans un indifférencié temporal inaccessible, le mythe est anhistorique ; se fondant sur des mécanismes psychiques mettant en jeu des transformations et des attributs fantasmatiques d’affects, de désirs, etc., le mythe est inobjectif ; susceptible de largement communiquer, au-delà des langages verbaux, son message spécifique, le mythe est universel.
Ces trois propriétés sur lesquelles s’accordent tous les savants suggèrent de chercher l’essence du mythe dans une propriété de l’espèce humaine.
L’efficacité du mythe, comme celle des langages verbaux, mimiques ou gestuels, tiendrait à ce que mythes et langages puissent être, en dernière analyse, les fruits des propriétés neurophysiologiques mêmes qui fondent l’espèce humaine.

Niveaux d’intégration du mythe

Le premier niveau d’intégration, que Jung nomme le « grand rêve », doté d’une vaste signification collective, est celui des récits universels. Ils portent sur les interrogations fondamentales : les origines, la chute, l’Œdipe, etc. Chaque culture possède de ces récits plus ou moins grandioses.

Les autres niveaux d’intégration se présentent comme résultats d’une fragmentation, en motifs plus restreints, des larges fresques du grand rêve. Ces résidus mythiques sont les restes d’une formidable « fonction collective d’oubli », assez analogue à l’oubli individuel du rêve.
On peut les comparer à la formation d’îles à partir d’un relief continental lors de l’élévation du niveau de la mer ; la géologie, l’archéologie, les sciences naturelles pourraient reconnaître la parenté originelle des terres émergées tandis que la faune et la flore continueraient d’évoluer indépendamment sur chaque île, avec la différenciation qu’entraîneraient les situations de confinement.

Les mythologues ont constaté que le déclin des cultures s’accompagne du déclin de leurs mythes.

L’angoisse infantile et les êtres mythiques

Le petit d’homme vient au monde dans un état d’inachèvement qui ne trouve son équivalent dans aucune autre espèce supérieure. Son état de dépendance est très important. Les puissantes sensations du tout jeune âge, sous le signe de la vulnérabilité et du désarroi, jouent un rôle déterminant dans la dynamique ultérieure de la personnalité.
Il connaît aussi des gratifications par la satisfaction de besoins, particulièrement la faim. Cette dernière lui est donnée selon les conditions quasi fusionnelles de l’allaitement. La relation alors contractée avec la mère se constituera en prototype exemplaire de la relation future à l’autre.
Il y a aussi la peur de la chute, dont les développements symboliques sont considérables.
Dans la seconde moitié de la première année apparaissent des manifestations spécifiques d‘angoisse vis-à-vis des étrangers. La présence de l’étranger atteste de l’abandon de la mère. L’angoisse ainsi stimulée ressemble à celle de l’animal devant un prédateur (crainte de l’enlevage). Nombre de peurs fantastiques ultérieures de l’enfant viendraient de là.
Pour optimiser la gratification provenant de certaines réponses parentales (protection, nourriture, etc.), les réponses frustratrices (contraintes, etc.) seront au point de départ de la constitution imaginaire d’ »objets d’inquiétudes » sur lesquels seront déchargés les affects concernés. L’invention d’objets sur lesquels investir l’angoisse est une des taches essentielles du psychisme qui progresse dans cet art dès l’âge le plus tendre.
Le premier monde fantasmatique sera à l’image, culturellement accentuée, des propres désirs et des propres craintes de l’enfant. Il résultera de transferts spécifiques des premières impressions dont sa relation à sa mère, puis à son père, imprégnera l’enfant.
Ces créations ne sont pas arbitraires, on peut édifier un véritable bestiaire mythique de la peur, dont les éléments évoquent tous plus ou moins la perte virtuelle de l’intégrité physique : endommager la peau, ouvrir le corps, se repaître de son contenu, lacérer les chairs, boire le sang… Pour certains animaux, aptes à pénétrer dans le corps de l’enfant de façon réelle ou mystérieuse et terrifiante, les effrois correspondant persistent chez l’adulte (fourmis, souris, serpent, …).
Les thèmes d’avalage, de succion et de voracité sont donc extrêmement fréquents dans les constructions imaginaires, mythes, contes, légendes.

Lors de la construction du Moi s’établi une lutte entre la pulsion d’intégration et la pulsion de mort. La pulsion de mort est source d’angoisse à laquelle on tente d’échapper dans la régression. Les éléments perçus du décor vont être investis de vertus gratifiantes ou angoissantes, en association avec les sensations qui leur sont rattachées. Une partie de la pulsion de mort sera fantasmatiquement projetée sur des objets extérieurs dont le destin sera de persécution, tandis que l’autre partie sera redirigée, sous forme d’agressivité, vers les objets persécuteurs ainsi créés.
Le corps de la mère est la scène privilégiée de ce conflit, de par son ambivalence (à la fois gratifiant et persécuteur). La psychanalyse établie que cette agression est très vite dirigée contre le père et la mère conjointement.
L’ambivalence insupportable attachée à la mère conduit l’enfant à dériver son agressivité vers des créations purement imaginaires, lui permettant de récupérer un objet total uniquement gratifiant. Ainsi les êtres démoniaques sont créés pour opposer un démenti à la tendance inconsciente à considérer les parents comme des cannibales, comme des personnes qui cherchent à pénétrer dans le corps d’autrui et à en dévorer le contenu.

Tout cela se déroule au cours de la première année de la vie, et le stade d’intégration ainsi obtenu l’est presque exclusivement au niveau des investissements oraux. On trouvera donc des figures de dévoration pénétrante ou d’avalage.
On trouvera aussi des créatures, imagos des angoisses de chute et d’enlevage.

Cette expérience fantasmatique, de par son universalité, semble enracinée dans une propriété de l’espèce. Il n’en reste pas moins un phénomène individuel, qui, une fois érigé en mythe, rend communicable le fantasme clos.
Aux pulsions destructrices du tout-petit, qui se proposent de sucer à mort, d’assécher, de vider et qui correspondent au plaisir de succion du stade oral primitif, vont succéder celles de dévoration du stade sadique oral ; puis d’anéantissement, de destruction par les fèces et l’urine, correspondant au plaisir d’expulsion de la première étape du stade anal ; enfin, celles de contrôle et de domination, correspondant au plaisir de rétention du second stade anal.

Ambivalence et polarité des êtres mythiques

En ce qui concerne les détails de l’intrigue d’un mythe, ils sont liés à la réalité culturelle dans laquelle ils sont inventés.
Les histoires sont adaptées d’une société à l’autre, les anciens dieux intégrés aux nouveaux, transformés en démons ou mélangés par le mécanisme du syncrétisme religieux.
Les êtres mythiques, comme les mères archaïques et les pères originels, seront à la fois invoqués et détestés, craints et adulés et les attitudes qu’ils susciteront conservent des traces profondes de cette dualité. Le sacré est à la fois redoutable et suave.
C’est dans les représentations imaginaires féminines que l’ambivalence attachée aux êtres surnaturels ou mythiques est la plus évidente. Correspondant à un stade plus archaïque du développement psychique, la mythologie de la femme se conforme de plus près à la bi-polarité des représentations féminines de l’enfant.
Ces attitudes bi-polaires semblent sous-tendues par le thème majeur du contenant exemplaire. Celui-ci peut soit délivrer, s’ouvrir pour livrer passage, et devient contenant vital ; soit il se fait crevasse, et devient fixation, dévoration, mort, démembrement. Les deux attitudes possibles vis-à-vis du contenant qui délivre ou absorbe son contenu se retrouveront vis-à-vis de la femme et donneront naissance à des images fréquemment intriquées de développement et de vie, de captivité et de mort.
Ainsi les mères primordiales sont rarement exclusivement bonnes et les Grandes Déesses présentent le plus souvent un aspect mortifère.

Par exemple la pratique psychanalytique atteste la fréquence des associations entre l’araignée et la femme, spécialement la mère, associations qui expriment que la sollicitude de cette dernière peut être vécue comme excessive par le nourrisson et ressentie comme dangereuse. La protection des bras métaphorique de la mère s’inverse alors – peut-être par l’intermédiaire de projections relatives au système main-bouche – en une signification de danger d’enveloppement monstrueux, d’enlèvement et de séparation mortelle.

Le langage

Les théories les plus cohérentes sur l’origine du langage avancent que les premiers sons symboliques ont pu être des sortes de substituts des messages gestuels, et particulièrement, accompagner les gestes de la main.
Dans le cerveau, les zones liées à l’élaboration des symboles phonétiques et graphiques enrobent le cortex moteur des expressions de la face et de la main.
La dénomination des êtres fut probablement la première acquisition du langage humain.

Il y a deux types de mythe du langage. Les uns font référence à une « confusion » des langues, sur intervention d’un dieu ou d’une assemblée de personnes célestes en réponse à une agression des hommes à leur égard, à une attitude conquérante de leur part ; les autres décrivent simplement les circonstances de l’apparition des langues sans qu’un motif violent manifeste vienne nécessairement la justifier.
Dans les mythes dit « de Babel », il y a ceux de la « confusion » et ceux de l’« effondrement ». Le second répond à la tentative conquérante des hommes par une destruction de leur ouvrage prenant d’assaut le ciel. Le langage y est absent. Mais il s’agit sûrement d’une édulcoration des premiers.

Tous les mythes d’origine du langage s’appuient sur un acte d’agression, au sens propre ou figuré, à l’égard d’un personnage mythique, substitut de l’un ou l’autre des éléments du couple parental. Ils évoquent un temps où il n’y avait qu’une langue commune, et la confusion intervient comme une punition ou conséquence de l’acte agressif.
Ils sont interprétés comme une tentative de ravir le pouvoir au Père, dans la perspective d’une rivalité typiquement oedipienne. Les constructions pour y arriver (tour, pyramides, etc.) ont un caractère phallique.
La tradition de Babel est le télescopage de deux apports complémentaires : il s’agit là d’exprimer la tentative agressive d’un retour incestueux au sein maternel, à laquelle répondra la sanction de la « confusion » des langues. A ce titre, l’instauration des langues dans leur diversité correspond à une barrière élevée par le Père contre le désir interdit.

Connaître le nom de quelqu’un, c’est avoir un pouvoir sur lui. La parole a un pouvoir magique, créateur, dans toutes les mythologies.